Les vaccins anti-Covid, au-delà de leur rôle dans la lutte contre le virus, pourraient offrir un bénéfice inattendu : le renforcement du système immunitaire pour mieux combattre le cancer. C’est ce que suggèrent de nouvelles recherches préliminaires, présentées dimanche à Berlin lors de la conférence de la Société européenne d’oncologie médicale (ESMO).
Bien que les travaux n’en soient qu’à leurs débuts et n’aient pas encore franchi le cap d’un essai clinique de phase 3, les experts se montrent prudemment optimistes. « Il existe une logique scientifique expliquant pourquoi cela pourrait fonctionner », a commenté Stephanie Dougan, professeure agrégée d’immunologie et de virologie du cancer au Dana-Farber Cancer Institute, qui n’a pas participé à l’étude. Elle souligne la nécessité de recherches approfondies pour confirmer ces premières observations.
Les chercheurs ont observé que parmi les patients atteints de cancer recevant une immunothérapie, ceux ayant reçu un vaccin à ARN messager (ARNm) contre la Covid-19 dans les 100 jours précédant le début de leur traitement ont bénéficié d’une survie prolongée. Or, l’immunothérapie, qui mobilise le système immunitaire du patient pour détruire les cellules cancéreuses, n’est efficace que chez environ 20 % des patients. L’amélioration de son efficacité est un défi que la communauté scientifique cherche à relever depuis des années avec des succès limités.
Les approches antérieures visant à stimuler le système immunitaire se sont souvent avérées soit insuffisantes, soit au contraire trop agressives, provoquant des réactions indésirables. Les vaccins à ARNm anti-Covid pourraient, selon les premières hypothèses, se situer dans une zone d’efficacité optimale. « Peut-être avions-nous juste besoin de quelque chose de modérément puissant, et cela pourrait potentiellement être la solution », a avancé Mme Dougan.
Le Dr Adam Grippin, résident principal en radio-oncologie au MD Anderson Cancer Center de l’Université du Texas et co-directeur de l’étude, a annoncé le lancement prochain d’un essai clinique de phase 3 pour valider ces résultats prometteurs. L’équipe de recherche a analysé les données de survie de plus de 1 000 patients atteints de cancer du poumon non à petites cellules avancé, traités par immunothérapie entre 2019 et 2023. Sur ce groupe, 180 patients avaient reçu un vaccin à ARNm anti-Covid dans les 100 jours suivant le début de leur traitement.
Les résultats sont notables : la survie médiane – l’âge auquel la moitié des patients sont encore en vie – a été multipliée par près de deux chez les patients vaccinés, passant d’un peu plus d’un an et demi à environ trois ans. Une comparaison effectuée sur un groupe plus restreint de patients traités pour un mélanome métastatique a également montré un avantage. Parmi ces patients, ceux ayant reçu un vaccin à ARNm anti-Covid ont atteint une survie médiane de plus de trois ans, alors que le point de survie médiane n’avait pas encore été atteint pour le groupe non vacciné plus de trois ans après le suivi.
Des expériences menées sur des souris ont permis aux chercheurs de mieux comprendre le mécanisme d’action. « Cela stimule le système immunitaire contre les tumeurs », a expliqué le Dr Grippin. Les vaccins à ARNm sont déjà une piste de recherche prometteuse pour le cancer, avec le développement de vaccins personnalisés ciblant les tumeurs spécifiques de chaque patient, ou ciblant des gènes communs à certains cancers.
Les immunothérapies fonctionnent en augmentant la capacité du système immunitaire à combattre le cancer, notamment en renforçant l’action des lymphocytes T, des cellules immunitaires clés. Les recherches sur les souris suggèrent que les vaccins à ARNm anti-Covid pourraient améliorer la reconnaissance des tumeurs par le système immunitaire en stimulant les cellules dendritiques, des globules blancs qui agissent comme des sentinelles. Ces cellules dendritiques alertent ensuite les lymphocytes T, les dirigeant vers la menace. Cependant, la présence de lymphocytes T capables de cibler spécifiquement les cellules tumorales n’est pas systématique, ce qui explique en partie le succès limité des immunothérapies.
« C’est une question de hasard si vous possédez ces cellules ou non », a précisé Jeff Coller, professeur de biologie et de thérapeutique de l’ARN à Johns Hopkins Medicine, non impliqué dans l’étude. Selon lui, les vaccins à ARNm anti-Covid ne modifient pas la présence de ces lymphocytes T spécifiques, mais augmentent la probabilité que les cellules dendritiques identifient la tumeur comme une menace, redirigeant ainsi les lymphocytes T du patient vers la cible. Une vaccination préalable pourrait donc donner un coup de pouce crucial à l’immunothérapie.
M. Coller a également souligné que la technologie de l’ARNm est particulièrement adaptée car elle exploite un processus naturel déjà présent dans l’organisme. « Nous utilisons le système naturel de votre corps pour combattre les tumeurs », a-t-il ajouté.
Stephanie Dougan a cependant nuancé ces résultats, rappelant que d’autres facteurs pourraient avoir influencé la survie des patients vaccinés, comme une infection au Covid ayant affaibli les non-vaccinés. Elle a également mis en garde contre la possibilité que ces premières observations prometteuses ne se confirment pas dans des essais ultérieurs, comme cela a pu arriver par le passé. « Nous avons déjà été induits en erreur par des études rétrospectives », a-t-elle averti.
Le Dr Grippin partage cette prudence : « Ces données sont passionnantes, mais toutes ces découvertes doivent être validées dans des essais cliniques de phase 3 pour déterminer si ces vaccins doivent être utilisés chez nos patients. »