Publié le 6 février 2024 21:59:00. Des chercheurs ont découvert qu’un bonobo était capable de suivre mentalement des objets imaginaires, remettant en question la perception traditionnelle de l’imagination comme une capacité exclusivement humaine.
- Un bonobo nommé Kanzi a démontré sa capacité à suivre la trajectoire d’objets qui n’existaient pas physiquement lors d’expériences contrôlées.
- Cette découverte suggère que les racines de l’imagination pourraient remonter à un ancêtre commun entre les humains et les bonobos, datant de 6 à 9 millions d’années.
- L’étude, publiée dans la revue Nature, ouvre de nouvelles perspectives sur la cognition animale et la définition de l’humanité.
Pendant des décennies, l’imagination a été considérée comme une caractéristique définissant l’espèce humaine. La capacité de faire semblant, de simuler des scénarios et de manipuler mentalement des concepts abstraits était perçue comme un trait distinctif nous séparant du reste du règne animal. Cependant, une série d’expériences menées par des chercheurs de l’Université Johns Hopkins et de l’Université de St Andrews remet en question cette frontière établie.
Le protagoniste de cette étude est Kanzi, un bonobo élevé dans un environnement de recherche cognitive et connu pour sa capacité à communiquer avec les humains à l’aide de symboles et de gestes. Les scientifiques ont observé un comportement jusqu’alors considéré comme rare, voire inexistant chez les animaux : Kanzi semblait suivre mentalement la trajectoire d’objets qui n’étaient pas présents physiquement.
L’expérience s’inspirait des jeux d’enfants. Les chercheurs ont présenté à Kanzi et à un expérimentateur des pichets, des tasses et des bols vides. L’expérimentateur a ensuite simulé le versement de jus dans deux verres, puis en a vidé un. La question posée était simple : où se trouvait le jus ? Kanzi a systématiquement désigné le bon verre, même lorsque l’expérimentateur changeait la position des récipients.
Pour s’assurer que Kanzi ne réagissait pas à la présence invisible d’un liquide réel, l’équipe a répété l’expérience en utilisant à la fois du jus imaginaire et du jus réel. Kanzi a alors majoritairement choisi le verre contenant du jus réel, démontrant ainsi sa capacité à distinguer les deux niveaux de représentation.
Une expérience similaire a été menée avec des raisins imaginaires déplacés entre différents récipients. Une fois de plus, Kanzi a identifié correctement l’emplacement de l’objet inexistant. Bien qu’il n’ait pas été infaillible, ses performances ont dépassé ce qui pourrait être attribué au hasard. Il est important de noter que Kanzi n’a reçu aucune récompense pour ses réponses, excluant ainsi la possibilité d’un apprentissage basé sur des signaux subtils de l’expérimentateur.
Les chercheurs estiment que ces résultats représentent une avancée significative dans la compréhension de la cognition animale.
« Il est véritablement révolutionnaire que votre vie mentale transcende le présent. »
Christopher Krupenye, chercheur
Cette capacité à opérer sur un plan qui ne dépend pas des stimuli immédiats, mais des représentations internes, était jusqu’à présent considérée comme exclusivement humaine.
L’étude a des implications profondes sur l’évolution de la cognition et l’origine des capacités mentales complexes. Si un bonobo peut comprendre et manipuler mentalement des objets imaginaires, l’imagination ne peut plus être considérée comme un trait unique à l’espèce humaine. Les auteurs suggèrent que cette capacité pourrait remonter à un ancêtre commun aux humains et aux bonobos, ayant vécu il y a entre six et neuf millions d’années.
« Puisque nous partageons cela [capacité] avec les bonobos, on pourrait raisonnablement s’attendre à ce que cela remonte à notre ancêtre commun. Cela se serait donc produit il y a entre 6 et 9 millions d’années. »
Amalia Bastos, chercheur
Cette découverte s’inscrit dans la continuité des travaux de Jane Goodall, qui a révolutionné la primatologie en démontrant que les chimpanzés fabriquent et utilisent des outils. Cette observation avait déjà conduit à une remise en question de la définition de l’humanité. Aujourd’hui, la capacité des singes à participer à des jeux de simulation appelle une réflexion similaire.
« Jane Goodall a découvert que les chimpanzés fabriquent des outils et cela a conduit à un changement dans la définition de ce que signifie être humain et cela nous invite également à reconsidérer ce qui nous rend spéciaux et quelle est la vie mentale parmi les autres créatures. »
Christopher Krupenye, chercheur
La publication de ces résultats dans la revue Nature a suscité des réactions prudentes mais enthousiastes au sein de la communauté scientifique. Les chercheurs soulignent la rigueur expérimentale et l’importance d’avoir réussi à transposer un phénomène insaisissable, tel que l’imagination, dans un environnement contrôlé.
Des questions restent cependant ouvertes. Kanzi a été élevé dans un environnement unique, avec une formation à la communication symbolique et une interaction constante avec les humains. Les auteurs reconnaissent qu’il n’est pas certain que des singes n’ayant pas bénéficié d’une telle éducation présenteraient des capacités similaires. Néanmoins, cette étude fournit une première preuve solide qu’un animal non humain peut suivre des objets inexistants dans un récit simulé.
Au-delà du cas spécifique de Kanzi, ces travaux invitent à reconsidérer la manière dont est interprétée la vie mentale des animaux. Pendant longtemps, l’idée prévalait que les animaux vivaient ancrés dans le présent, réagissant presque automatiquement aux stimuli extérieurs. Les nouvelles données remettent en question cette vision. Si un bonobo peut garder en tête l’existence d’un objet inexistant et comprendre qu’il n’est pas réel, la frontière entre l’imagination humaine et animale devient beaucoup plus floue.
Cette découverte soulève également des questions éthiques concernant la manière dont les sociétés humaines interagissent avec les autres espèces. Si les singes ont une vie mentale plus riche qu’on ne le pensait, les responsabilités humaines envers leurs soins et leur conservation prennent une nouvelle dimension.