Home International « Les Hauts de Hurlevent » d’Emerald Fennell n’est objectivement pas les Hauts de Hurlevent

« Les Hauts de Hurlevent » d’Emerald Fennell n’est objectivement pas les Hauts de Hurlevent

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Publié le 14 février 2024 à 16h30. La nouvelle adaptation cinématographique du classique d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, réalisée par Emerald Fennell, suscite la controverse en raison de ses libertés prises avec l’œuvre originale, allant jusqu’à remettre en question sa légitimité en tant qu’adaptation.

  • Le film se distingue par l’ajout de guillemets dans son titre, un choix stylistique assumé par l’équipe de production.
  • La distribution de Jacob Elordi dans le rôle de Heathcliff, un personnage traditionnellement décrit comme ayant des traits sombres, a également suscité des interrogations.
  • Les modifications apportées à l’intrigue, notamment l’importance accordée à la relation amoureuse entre Heathcliff et Catherine, sont jugées excessives et dénaturent le message original du roman.

Les rumeurs qui circulaient autour du nouveau film d’Emerald Fennell, une relecture de Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, se sont confirmées. Et, comme l’indique l’équipe de promotion du film, il est crucial de conserver les guillemets qui entourent le titre lors de toute mention médiatique : un détail qui n’est pas anodin.

Ce choix typographique, loin d’être une erreur, est une déclaration d’intention. Fennell ne propose pas une adaptation classique, mais plutôt une réinterprétation personnelle, une évocation stylisée de sa propre lecture du roman à l’âge de quatorze ans. Le résultat est une œuvre visuellement saisissante, onirique, mais qui, selon certains, manque de profondeur émotionnelle. L’histoire d’amour voué à l’échec entre Heathcliff (interprété par Jacob Elordi), un orphelin taciturne et séduisant, et Catherine (Margot Robbie), une jeune femme belle et capricieuse, est au cœur de cette nouvelle version.

Cette approche audacieuse pourrait être saluée si les modifications apportées au texte original étaient motivées par une volonté de réinventer l’histoire pour le public contemporain. Or, il semble que Fennell se soit plutôt trompée dans son interprétation du livre, voire qu’elle ait transformé Les Hauts de Hurlevent en quelque chose de totalement différent.

Malheureusement, cette tendance à la provocation gratuite, déjà perceptible dans d’autres œuvres de la réalisatrice – comme sa version de Cendrillon à Broadway, critiquée par le New York Times – semble primer sur la fidélité à l’œuvre originale. La bande-annonce du film révèle d’ailleurs une scène d’ouverture choquante : la pendaison d’un homme sur la place publique, observée par des enfants qui se moquent d’un détail anatomique particulièrement visible, et par une foule curieuse.

Une scène qui n’a rien à voir avec les premières pages du roman et qui risque de laisser les puristes perplexes. Si la confusion est votre réaction habituelle face aux rebondissements narratifs inattendus, il est conseillé de couper vos ongles avant de regarder le film, sous peine de vous infliger une véritable blessure cérébrale.

Les changements apportés au roman d’Emily Brontë ne se limitent pas à ces détails superficiels. Le choix de Jacob Elordi pour incarner Heathcliff est particulièrement controversé, car le personnage original est décrit comme ayant une apparence sombre, presque diabolique, et comme aspirant à avoir une peau claire et des cheveux blonds. Si plusieurs acteurs blancs ont déjà interprété ce rôle par le passé, dont Laurence Olivier et Ralph Fiennes, l’ambiguïté de la description de Brontë suggère que l’origine ethnique du personnage était intentionnellement laissée ouverte, afin de souligner son statut social inférieur.

Une distinction de classe que Fennell semble avoir volontairement effacée, préférant incarner le personnage tel qu’elle l’avait imaginé lors de sa première lecture. La réalisatrice a d’ailleurs expliqué son choix sur TikTok.

Après quelques modifications superficielles supplémentaires, le film se concentre sur les éléments les plus connus de l’histoire : un enfant couvert de boue recueilli par un fermier bienveillant, élevé aux côtés de la fille de ce dernier, Catherine, et de leur gouvernante, Nelly (Hong Chau). Au fil des décennies, le garçon adopté, Heathcliff, et sa sœur adoptive développent une obsession mutuelle destructrice, entraînant tous ceux qui les entourent dans un tourbillon de malheur, de vengeance et de sang.

C’est là que réside le principal problème de « Les Hauts de Hurlevent » de Fennell. Si cette relation amoureuse existe bel et bien dans le roman, elle n’y occupe pas la place centrale que lui accorde le film. Dans le livre, elle ne représente qu’une partie de l’intrigue et sert de catalyseur pour le reste de l’histoire, notamment la quête de vengeance de Heathcliff.

Fennell, au contraire, amplifie cette section de manière disproportionnée, faisant de l’amour impossible entre Heathcliff et Catherine le point central de l’histoire, au détriment du reste du récit. Le reste de l’intrigue est alors réduit de moitié, et les événements ultérieurs sont soit modifiés, soit simplifiés à l’extrême.

Il est important de souligner qu’une adaptation n’a pas forcément besoin d’être fidèle à son œuvre originale pour être réussie. Le film O Brother, Where Art Thou? des frères Coen, par exemple, s’inspire librement de l’Odyssée d’Homère sans que ses réalisateurs aient jamais lu le texte original. De même, la série Watchmen de Damon Lindelof, bien que radicalement différente de la bande dessinée d’Alan Moore, est considérée comme une œuvre majeure du genre. Lindelof a d’ailleurs qualifié sa série de « remix ».

L’utilisation de guillemets par Fennell peut donc être interprétée comme une tentative d’éviter les critiques des fans les plus puristes. Cependant, la différence réside dans l’intention. Lorsque Roméo et Juliette a été adapté en film de zombies dans Warm Bodies, le thème central de l’amour interdit est resté présent. De même, lorsque Robin Williams a incarné Peter Pan dans Hook, la question du passage à l’âge adulte est restée au cœur de l’histoire.

Avec Les Hauts de Hurlevent, Fennell semble davantage intéressée par l’expression de sa propre vision romancée du roman que par la transmission du message original d’Emily Brontë. L’abandon des thèmes de la hiérarchie sociale et de la mort comme échappatoire, ainsi que la suppression de la partie de l’histoire consacrée à la prochaine génération de la famille, témoignent de cette approche superficielle.

Et, surtout, l’interprétation de Fennell de l’histoire d’amour entre Heathcliff et Catherine semble largement inventée. Son insistance à recréer sa propre vision adolescente du roman se transforme en un exercice d’indulgence inutile. Après une introduction abrupte où Heathcliff exprime son désir de protéger Catherine dès son enfance – un trait de caractère absent du roman original – le personnage est radicalement transformé.

Il passe d’un monstre sociopathe capable de commettre des actes atroces à un objet de désir provoquant l’évanouissement. Fennell le transforme en une caricature immature d’un héros « sauvable », vêtu de costumes anachroniques et évoluant dans un décor qui rappelle davantage l’univers de Tim Burton que l’Angleterre du XIXe siècle.

Le film se transforme alors en une version romancée et exagérée de l’histoire, plus proche de Orgueil et Préjugés que de Cinquante nuances de Grey. En tant que curiosité cinématographique, il peut susciter l’intérêt. Mais, poussé à l’extrême, il ne parvient pas à convaincre.

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