Après seize ans au pouvoir, Viktor Orbán est confronté à la plus grande remise en question de son mandat. L’émergence d’un rival sérieux, Péter Magyar, et la montée en puissance du parti d’opposition Tisza, remettent en question la capacité du Premier ministre hongrois à masquer les difficultés économiques et sociales du pays.
L’économie hongroise est au point mort, malgré les promesses répétées d’une croissance significative. En quinze ans, la Hongrie est passée d’un des pays les plus dynamiques d’Europe centrale et orientale à l’un des plus en difficulté. Les services publics, notamment la santé et les transports, sont largement perçus comme négligés, et les sondages d’opinion montrent que les électeurs l’ont bien compris.
La Hongrie, comme d’autres pays, subit les conséquences de la crise du coût de la vie, mais les électeurs, qui avaient été assurés de la réussite du modèle économique d’Orbán, éprouvent peu de réconfort. Péter Magyar a réussi à unifier une opposition auparavant divisée, transformant les élections législatives du 12 avril en un véritable scrutin où le changement est désormais envisageable. À ce stade, près de la moitié des Hongrois expriment leur désir d’un nouveau gouvernement.
Cependant, le désir de changement ne se traduit pas automatiquement par une confiance en la capacité de l’opposition à le réaliser. Cette tension entre l’insatisfaction face à la situation actuelle et la crainte de l’inconnu crée un climat électoral imprévisible. La frustration à l’égard d’Orbán pourrait ne pas suffire à surmonter la peur de l’incertitude.
Orbán dispose d’un atout que son adversaire ne peut égaler : le soutien de Washington. Malgré son influence limitée sur la politique intérieure hongroise, Orbán a vu son influence croître pendant le second mandat tumultueux de Donald Trump. Sa stratégie de campagne repose désormais sur l’affirmation qu’il entretient de bonnes relations avec les dirigeants des États-Unis, de la Russie et de la Chine. Dans un monde dominé par des leaders forts, la Hongrie a besoin, selon lui, d’un dirigeant capable de s’asseoir à leur table.
Le nom de Donald Trump devrait apparaître de plus en plus dans la campagne électorale, Orbán cherchant à renforcer l’idée qu’il est le seul à avoir l’oreille des dirigeants les plus puissants du monde. Sa récente visite à la Maison Blanche et la venue de Marco Rubio à Budapest ce week-end ne feront qu’amplifier ce message.
Ce qui frappe dans cette campagne, c’est que le Fidesz, le parti d’Orbán, ne demande plus aux électeurs de le récompenser pour sa bonne gestion. Il s’agit plutôt de les avertir que, même s’ils sont insatisfaits, la situation pourrait être bien pire. L’objectif n’est pas de susciter l’espoir, mais de le réprimer, en incitant les électeurs à considérer les urnes non pas comme une opportunité de changement, mais comme un risque.
Alors que la guerre en Ukraine domine le débat public en Hongrie, une affiche de campagne pro-Orbán représente le président Zelensky exigeant de l’argent pour l’achat d’armes. Le slogan du Fidesz, « le choix sûr », vise à répondre à un sentiment d’anxiété croissant dans un monde incertain et dangereux. Avec la guerre en Europe, les migrations, les guerres culturelles et les bouleversements géopolitiques, le message est clair : nous sommes à une époque de danger et un changement de gouvernement est un pari que le pays ne peut pas se permettre.
Orbán regroupe tous les éléments qu’il présente comme dangereux – le soutien militaire européen à l’Ukraine, les migrants, l’expansion des droits LGBTQ+ – sous le terme générique de « chemin de Bruxelles ». En revanche, la paix, un pays sans immigration et le rejet de « l’idéologie du genre » sont présentés comme la seule « voie hongroise ». Le choix, dit-on aux électeurs, est civilisationnel, un message qui fait écho aux avertissements de l’administration Trump sur la démocratie libérale européenne.
Le scepticisme de Trump à l’égard de l’Ukraine et sa tendance à blâmer Kiev pour la guerre avec la Russie correspondent également étroitement à la position d’Orbán. Cela a renforcé la position d’Orbán, lui permettant d’adopter une attitude plus conciliante envers la Russie et plus ferme envers l’Ukraine, tout en justifiant cette position par les changements de pouvoir à l’échelle mondiale.
Deux stratégies s’opposent désormais clairement. Orbán tire sa légitimité politique de la situation internationale : de l’instabilité mondiale, de la guerre et de l’affirmation qu’il est le seul à pouvoir naviguer dans ce monde dangereux. Magyar, en revanche, fonde son message sur la réalité nationale : le coût de la vie, les services publics défaillants et le sentiment que l’État ne fournit pas suffisamment.
La vision du monde d’Orbán sous-tend ce contraste. Pour lui, les traités internationaux et les organisations multilatérales comptent de moins en moins dans un nouvel ordre mondial défini par la puissance et les accords bilatéraux. Ce qui compte désormais, affirme-t-il, ce sont les relations personnelles et la force.
Malgré les sondages favorables à Tisza et à l’opposition, Orbán conserve une chance crédible de victoire, en partie grâce aux avantages structurels inhérents au système électoral hongrois, conçu par le Fidesz en 2010. La configuration des circonscriptions – avec des circonscriptions favorables au Fidesz en moyenne plus petites que celles favorables à l’opposition – permet au parti au pouvoir de remporter une majorité parlementaire même s’il perd de peu le vote populaire. Pour surmonter cet obstacle, Tisza aurait probablement besoin d’une avance d’au moins cinq points de pourcentage au niveau national, ce qui représente un défi de taille dans un contexte électoral inégal.
La plus grande opportunité pour Tisza consiste à convaincre les électeurs déçus que son programme offre une alternative crédible et des améliorations tangibles dans la vie quotidienne. Orbán cherche à faire croire aux électeurs que le changement lui-même constitue le plus grand danger. Magyar veut leur faire croire que la stagnation est inacceptable. Pour la première fois depuis seize ans, l’issue du scrutin est véritablement incertaine. Et cette incertitude marque à elle seule une rupture profonde avec le passé politique de la Hongrie.