Publié le 2024-02-29 10:30:00. Alors qu’Ottawa explore l’utilisation de fonds militaires pour le développement des infrastructures dans le Grand Nord canadien, les Inuits plaident pour une approche inspirée du Groenland, où un modèle social adapté aux réalités locales permet d’offrir des services de santé, de logement et d’éducation considérablement supérieurs à ceux disponibles dans l’Arctique canadien.
- Les Inuits estiment que le Groenland offre un modèle de services sociaux plus performant, notamment en matière de santé, de logement et d’éducation.
- Des disparités importantes existent entre les infrastructures et les services offerts au Nunavut et au Groenland, malgré des défis sociaux similaires.
- L’autonomie des Inuits groenlandais dans la gestion des fonds alloués aux services sociaux est présentée comme un facteur clé de succès.
Kuujjuaq, Québec – Les communautés inuites du Canada regardent avec intérêt le modèle social groenlandais, alors qu’Ottawa envisage d’investir des fonds militaires dans le développement des infrastructures nordiques. Lukasi Whiteley-Tukkiapik, directeur de Saqijuq, un organisme de bien-être inuit basé à Kuujjuaq, a souligné l’importance de tirer les leçons de l’expérience groenlandaise lors d’un récent voyage à Nuuk, la capitale du Groenland, où il a assisté à l’inauguration du nouveau consulat canadien.
Selon M. Whiteley-Tukkiapik, les services disponibles dans sa communauté, un pôle important du Nord-du-Québec, sont inférieurs à ceux d’Iqaluit, la capitale du Nunavut. Nuuk, en revanche, est perçue comme ayant « des générations d’avance » en matière de services sociaux gérés par les Inuits et logés dans des infrastructures bien entretenues.
Le Groenland, territoire autonome du Danemark, se distingue par un système de santé universel, une assurance chômage, des soins dentaires gratuits pour les enfants, des services de garde subventionnés et un enseignement généralement gratuit. Nuuk dispose d’écoles modernes et d’un hôpital quatre fois plus grand que celui d’Iqaluit, alors que sa population n’est que 2,5 fois plus importante.
En matière d’énergie, le Groenland affiche également de meilleures performances. Selon le groupe de réflexion britannique Ember, 87 % de l’énergie du Groenland provenait de l’hydroélectricité en 2022, contre 59 % en 2000. Le Nunavut, quant à lui, reste fortement dépendant des combustibles fossiles, notamment du diesel.
Les conditions de logement sont également très différentes. Le recensement de 2021 a révélé que 53,1 % de la population du Nunavut vit dans des logements surpeuplés, et qu’un tiers occupe des habitations en mauvais état. Nuuk, en comparaison, offre des maisons colorées, des centres culturels et des bibliothèques, facilitées par la nature du sol rocheux, plus propice à la construction que le pergélisol d’Iqaluit.
Bien que le Groenland soit également confronté à des problèmes sociaux tels que le suicide et la tuberculose, des défis partagés avec les communautés inuites du Canada, M. Whiteley-Tukkiapik estime que le territoire danois accorde une plus grande importance à l’amélioration des conditions de vie. « Ils rencontrent les mêmes problèmes sociaux, mais ils y accordent une plus grande importance et ils y accordent une priorité absolue », a-t-il expliqué. « Leur réseau de santé, leurs programmes sociaux, leur approche de la prévention du suicide – ils ont mis en place de nombreux programmes efficaces et ils travaillent à leur amélioration. »
Une gestion locale des fonds
Steven Arnfjord, professeur à l’Université du Groenland et directeur du Centre pour le bien-être arctique, souligne que le succès du modèle social groenlandais repose sur la capacité des dirigeants inuits à décider de l’utilisation des fonds alloués aux services sociaux par Copenhague. « Nous formons nos propres travailleurs sociaux afin qu’ils comprennent la culture, la langue, tout, lorsqu’ils interagissent avec les clients. Il ne s’agit pas de travailleurs sociaux venus de Toronto, d’Ottawa ou d’ailleurs qui doivent s’adapter rapidement », a-t-il précisé. « Ce n’est pas un territoire. C’est une nation. »
La plupart des soins médicaux sont prodigués sur place au Groenland, évitant aux patients de devoir se rendre au Danemark. Lorsque cela est nécessaire, les Inuits groenlandais bénéficient d’hébergements adaptés à leur culture, gérés par des organisations inuites, à l’instar des services proposés à Ottawa et à Winnipeg.
Dans les années 1950 et 1970, le Danemark a mené une campagne efficace contre la tuberculose en déployant un navire équipé de radiographies le long des côtes groenlandaises. Les personnes atteintes étaient transportées vers un centre spécialisé à Nuuk pour y être soignées, puis renvoyées chez elles avec un plan de convalescence. M. Arnfjord compare cette approche à celle pratiquée autrefois dans le Grand Nord canadien, où les personnes suspectées de tuberculose étaient souvent envoyées dans des hôpitaux du sud, parfois dans des conditions précaires, et où beaucoup ne sont jamais rentrées chez elles.
M. Arnfjord nuance toutefois ce tableau idyllique, soulignant que le système social groenlandais n’est pas aussi réactif qu’il le devrait face aux évolutions démographiques, contrairement à ce qui se passe au Danemark ou en Suède. Il ajoute également que les services sociaux groenlandais ont tendance à se concentrer sur l’individu plutôt que sur l’impact des familles inuites élargies, notamment dans la prise en charge de problèmes tels que la toxicomanie ou l’itinérance.
Il raconte avoir assisté à une réunion parents-professeurs au Groenland organisée sur le modèle danois, où l’élève est considéré comme le principal responsable de son apprentissage, ce qui, selon lui, va à l’encontre de l’éthique inuite qui privilégie la collaboration familiale dans le domaine de l’éducation.
Des infrastructures à améliorer
Natan Obed, président d’Inuit Tapiriit Kanatami, qui représente les Inuits de 51 communautés de l’Arctique canadien, souligne que les soins contre le cancer et les accouchements nécessitent presque toujours des déplacements en avion vers des hôpitaux du sud. Bien que les données comparables soient limitées, il estime que le Groenland dispose d’un nombre de médecins par habitant plus élevé et offre une gamme de services médicaux plus étendue que l’Arctique canadien.
Andrea Charron, directrice du Centre d’études sur la défense et la sécurité de l’Université du Manitoba, met en garde contre les promesses non tenues du gouvernement fédéral. Elle estime qu’Ottawa devra améliorer les infrastructures des communautés arctiques si elle souhaite étendre sa présence militaire, car les bases et les aérodromes militaires ne peuvent fonctionner efficacement que dans des régions dotées de logements et de services adéquats. Un renforcement militaire ne profitera aux populations locales que s’il respecte la souveraineté inuite et s’accompagne d’un financement dédié sur plusieurs années.