Nuwakat, Népal – L’essor des réseaux sociaux au Népal, autrefois timide, offre désormais aux trafiquants un terrain de jeu sans précédent pour exploiter la vulnérabilité des jeunes filles. Loin des sentiers battus, dans des régions dévastées par la pauvreté, les promesses en ligne se muent en pièges mortels, entraînant des milliers de jeunes Népalaises vers l’exploitation sexuelle en Inde.
L’histoire de Tamang, surnommée ainsi pour la protéger de la stigmatisation, illustre la cruauté de ce phénomène. Bercée par le rêve d’une vie meilleure, loin de la lutte incessante de ses parents pour cultiver une terre ingrate dans le district de Nuwakat, la jeune fille a vu son espoir se transformer en cauchemar. À l’âge de treize ans, une offre alléchante sur Facebook, promettant un emploi et une sortie de la misère, l’a conduite loin de chez elle.
« Quelqu’un sur Facebook m’a dit que je trouverais du travail si je partais avec lui », confie Tamang, aujourd’hui recueillie dans un centre d’aide. Ses parents, désarmés par la précarité, ont donné leur accord. Mais le voyage vers l’Inde, à travers des villes indiennes comme Sonagachi, puis Shantipur, a révélé la terrible réalité : elle était destinée à devenir travailleuse du sexe, contrainte de servir plus d’une douzaine de clients par jour.
L’engrenage numérique de la traite humaine
Le Népal a connu une transformation numérique spectaculaire. Si au début des années 2010, moins de 10 % de la population avait accès à Internet, début 2025, 55 % des Népalais bénéficient d’une forme de connectivité. Avec environ 39 millions de connexions de téléphonie mobile – soit plus d’un téléphone par habitant –, le pays est devenu un terreau fertile pour les trafiquants qui exploitent désormais les réseaux sociaux.
Narendra Kunwar, porte-parole du Bureau gouvernemental de lutte contre la traite des êtres humains, souligne l’impact de cette connectivité accrue : « Les trafiquants ont pu étendre leurs opérations jusque dans les villages reculés, où l’extrême pauvreté est monnaie courante. Associées à un faible niveau d’éducation, les filles de ces régions courent un risque élevé d’être attirées vers l’esclavage sexuel. Elles sont ciblées par de longues conversations de « grooming » en ligne avant d’être attirées en Inde. »
Selon des données compilées par des groupes de réflexion, des forces de l’ordre et des organisations à but non lucratif, cette pratique a explosé, emportant souvent de jeunes enfants dans les filets de criminels sans scrupules. « Environ 41 % des femmes victimes de la traite déclarent qu’on leur a promis le mariage pendant le processus de préparation, ce que les jeunes femmes et les filles considèrent comme une opportunité de sécurité financière et d’un statut social plus élevé », explique un rapport.
Meta, la société mère de Facebook, affirme que « l’exploitation humaine est odieuse et n’est pas autorisée sur nos plateformes ». Taylor Robb-McCord, porte-parole de Meta, ajoute : « Nous interdisons et supprimons les contenus qui facilitent l’exploitation humaine, y compris la traite et la contrebande. Lutter contre l’exploitation humaine est la responsabilité de chacun, et parce que nous servons des milliards de personnes de cultures et de perspectives différentes, nous accordons la priorité à la réduction des dommages sur nos plateformes. »
Un fléau transfrontalier aux racines profondes
La région d’Asie du Sud et d’Asie centrale a enregistré l’incidence la plus élevée au monde de traite de femmes et d’enfants en 2022, avec près de 50 millions de personnes victimes, selon le rapport « La traite des êtres humains en Asie : un fléau caché » du groupe de réflexion GROW. L’Inde et le Népal sont cités comme destinations majeures pour le travail sexuel forcé, souvent au départ de pays voisins comme le Bangladesh, le Bhoutan et le Pakistan. Le Département d’État américain estime qu’environ 1,5 million de Népalais sont exposés à un risque de traite.
Charimaya Tamang, qui dirige l’organisation népalaise Shakti, elle-même rescapée de la traite en 1996, témoigne : « Dans le passé, les courtiers faisaient du porte-à-porte pour attirer les femmes vers la prostitution et les vendre à des bordels en Inde. Mais aujourd’hui, ils ont transformé Internet en arme, en utilisant les plateformes de médias sociaux pour identifier et attirer les femmes et les filles, puis les acheminer vers des appartements à travers l’Inde. »
Bishwo Ram Khadka, directeur exécutif de Maiti Nepal, une organisation à but non lucratif dédiée à l’aide aux victimes, confirme cette tendance. Les trafiquants usent de promesses d’emploi ou de mariage en ligne, profitant de la frontière poreuse entre le Népal et l’Inde pour déplacer rapidement leurs victimes. La sœur aînée de Tamang aurait d’ailleurs disparu il y a plus de deux ans, probablement vendue comme esclave sexuelle en Inde.
Tamang, quant à elle, a été conduite à Shantipur après un périple en minibus, pousse-pousse et train. Une fois arrivée, son contact Facebook a disparu, la laissant à son sort et aux mains d’un proxénète. Son employeur l’a même inscrite sous une fausse identité sur une carte Aadhaar, la faisant passer pour majeure.
Les réseaux sociaux ont aussi révolutionné la manière dont les victimes sont présentées aux clients. Les photos de Tamang et d’autres filles étaient diffusées sur WhatsApp, permettant aux clients de faire leur choix. Tamang raconte qu’elle ne recevait qu’une fraction des 500 roupies indiennes (environ 5,70 dollars US) payées par client, son employeur prélevant 150 roupies indiennes (1,71 dollar US). Les journées étaient rythmées par les clients, de 23h à 3h du matin, avec des rencontres ne dépassant pas 20 minutes.
Un défi judiciaire colossal
La nature transfrontalière de la traite rend les poursuites judiciaires extrêmement complexes. Une fois les victimes en Inde, elles échappent à la juridiction de la police népalaise. « Mener des enquêtes est nettement plus complexe », explique Narendra Kunwar.
Depuis 2019, le Bureau de lutte contre la traite des êtres humains a recensé 434 femmes et filles contraintes à la prostitution ou à d’autres formes de travail en Inde. Pendant cette période, les forces de l’ordre népalaises ont arrêté 530 des 944 personnes accusées de crimes liés à la traite, et la plupart ont été condamnées. Cependant, ces chiffres ne représentent qu’une fraction de la réalité.
Entre 2013 et 2024, 36 912 enfants ont disparu au Népal, dont 25 613 filles de moins de 18 ans. La majorité d’entre elles seraient victimes de trafic vers l’Inde. Porter la preuve de la traite est un fardeau lourd pour les victimes, dont les souvenirs peuvent être altérés par le traumatisme psychologique, selon Charimaya Tamang.
Malgré la ratification du Protocole de Palerme en juin 2020, qui définit universellement la traite et appelle à un soutien aux victimes, le Népal n’a pas encore de législation spécifique alignée sur ces protocoles. De plus, de nombreuses victimes refusent de témoigner par crainte de représailles ou par corruption.
Un nouveau départ, mais un avenir incertain
Grâce aux efforts de Maiti Nepal, Tamang a été retrouvée en février 2024, aux côtés de neuf autres jeunes filles, cachées sous un lit dans un appartement de Shantipur. Démunies de leurs actes de naissance et munies de fausses cartes Aadhaar, elles ont été initialement relâchées par la police indienne. C’est grâce à la récupération de l’acte de naissance de Tamang, prouvant son âge réel, que Maiti Nepal a pu intervenir à nouveau.
Finalement localisée à Calcutta, Tamang a été mise en sécurité dans un foyer pour enfants avant d’être rapatriée à Katmandou par Maiti Nepal. Aujourd’hui, son plus grand souhait est de retrouver son village natal, de retrouver les bancs de l’école et de partager à nouveau des moments de joie avec ses amis.