Publié le 2024-02-29. Nos souvenirs ne sont pas gravés dans le marbre : une nouvelle étude révèle que même une simple récompense sucrée peut modifier la force avec laquelle nous nous souvenons des événements passés, sans pour autant les effacer complètement.
- La mémoire est un processus dynamique, constamment ajusté par le cerveau.
- Une exposition répétée à une récompense sucrée peut affaiblir les souvenirs associés à cette même récompense.
- Ce mécanisme d’ajustement de la mémoire ne dépend pas des circuits classiques de la dopamine.
Contrairement à une idée reçue, la mémoire n’est pas un enregistrement figé du passé. Le cerveau examine et ajuste en permanence les informations qu’il stocke. Des recherches récentes menées par des scientifiques de l’Institut Friedrich Miescher pour la recherche biomédicale et de l’Université de Bâle suggèrent que des facteurs aussi simples qu’une récompense sucrée peuvent modifier des souvenirs déjà établis. Leurs travaux, publiés dans la revue Current Biology, ouvrent de nouvelles perspectives sur la plasticité de la mémoire.
L’étude a été menée sur des Drosophila melanogaster, communément appelées mouches des fruits, un organisme fréquemment utilisé en neurosciences. Les chercheurs ont découvert que la présentation répétée d’une récompense sucrée pouvait affaiblir les souvenirs associés à cette même récompense. Loin d’effacer la mémoire, le cerveau semble simplement en « baisser le volume », réduisant ainsi son influence sur le comportement de l’animal.
L’expérience consistait à entraîner les mouches à associer certaines odeurs à une récompense sucrée. Une fois cet apprentissage réalisé, les mouches recherchaient activement ces odeurs, car elles les associaient à une expérience positive. L’étape cruciale a ensuite consisté à présenter à nouveau du sucre aux mouches, mais cette fois sans aucune odeur associée. Autrement dit, elles ont reçu la récompense en dehors du contexte initial d’apprentissage.
Les résultats ont été frappants. Après cette seconde exposition au sucre, les mouches ont cessé de manifester une préférence marquée pour les odeurs qu’elles avaient auparavant associées à la récompense. En d’autres termes, le souvenir existait toujours, mais il ne guidait plus leur comportement comme auparavant. Les chercheurs ont vérifié que la « trace de mémoire » – la trace physique qu’un souvenir laisse dans le cerveau – restait intacte. Cependant, cette mémoire perdait de son pouvoir d’influence sur les décisions de l’animal.
Pour illustrer ce phénomène, les auteurs de l’étude proposent une analogie simple : imaginez une chanson que vous connaissez bien, mais qui cesse de capter votre attention. Elle reste présente dans votre esprit, mais elle ne vous incite plus à la chanter ou à la rechercher. Dans le cas de la mouche, le cerveau semble décider que cette information n’est plus aussi pertinente.
Un aspect important de cette étude est que l’affaiblissement de la mémoire a touché aussi bien les souvenirs récents que les souvenirs à long terme, même ceux qui étaient déjà bien consolidés. De plus, cet effet était spécifique à la récompense : les chercheurs n’ont observé ni diminution globale de la motivation, ni changement significatif du comportement des mouches.
Ce processus d’ajustement de la mémoire ne semble pas dépendre des circuits habituels de la dopamine, un neurotransmetteur essentiel dans l’apprentissage par récompense. Cela suggère que le cerveau dispose d’autres mécanismes pour moduler les souvenirs, indépendamment des voies neuronales classiques.
Les chercheurs proposent l’existence d’un système parallèle qui régulerait l’accès aux informations stockées. La mémoire serait toujours présente, mais le cerveau déciderait quand l’utiliser et quand la mettre en arrière-plan. L’environnement dans lequel se produit la réexposition au sucre s’avère crucial : l’affaiblissement de la mémoire n’est observé que lorsque les mouches reçoivent du sucre dans un environnement familier. Si l’expérience se déroule dans un nouvel endroit ou en même temps que l’acquisition de nouvelles informations, le souvenir reste intact.
Cela indique que le cerveau utilise le contexte comme un indicateur pour déterminer si un souvenir doit être mis à jour. Dans un environnement familier, une récompense « inattendue » peut être interprétée comme un signal indiquant que les informations antérieures ne sont plus aussi utiles et doivent être réajustées.
Bien que cette étude ait été menée sur des mouches, les chercheurs soulignent que des principes similaires ont déjà été observés chez des animaux plus complexes, y compris les humains, notamment dans les processus liés à la peur, à la dépendance et à la prise de décision. Comprendre comment le cerveau affaiblit les souvenirs sans les effacer pourrait avoir des implications importantes à long terme, par exemple en permettant de développer des stratégies pour réduire l’impact des souvenirs traumatisants ou liés à une addiction, sans pour autant les supprimer complètement.
Les travaux du laboratoire de Johannes Felsenberg renforcent l’idée que la mémoire ne sert pas seulement à préserver le passé, mais aussi à s’adapter au présent. Le cerveau a besoin de se souvenir, mais il doit également ajuster ses souvenirs pour mieux réagir aux nouvelles circonstances. Cette étude démontre que même face à quelque chose d’aussi banal que le sucre, le système de mémoire est capable de se recalibrer, non pas en effaçant le passé, mais en décidant quand cesser d’agir en fonction de celui-ci.