Rome – La Première ministre italienne Giorgia Meloni anticiperait-elle déjà les prochaines échéances électorales ? Tandis que sa popularité reste au zénith, elle semble orchestrer une stratégie audacieuse pour remodeler son paysage politique, potentiellement au détriment de son allié Matteo Salvini.
Dans le brouillard incessant des arcanes romaines, où les idéologies s’effacent et les idéaux se transforment en opportunités, une ancienne maxime s’applique : « Tout coule », rappelait le philosophe Héraclite. Pour les habitués du pouvoir, c’est un avertissement constant : le changement est la seule véritable permanence. C’est dans cet esprit que Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni, loin de se complaire dans les lauriers du succès, plancherait sur de futurs scénarios politiques. Un adage bien connu dans les cercles conservateurs, « Qui s’arrête est perdu », semble guider cette anticipation stratégique.
Avec une approbation populaire de 30 % et un consensus personnel frôlant les 46 %, Giorgia Meloni, aux commandes depuis trois ans, affiche une solidité inédite. Cependant, un venin ronge subtilement sa stratégie de « démocristianisation », émanant de son encombrant allié, Matteo Salvini. Le vice-premier ministre et ministre des Transports s’est mué en un adversaire interne redoutable, multipliant les manœuvres qui s’apparentent à un jeu de dupes politique.
D’un côté, Salvini flirte ouvertement avec l’extrême droite populiste, affichant des sympathies pour des figures comme Vannacci et dialoguant avec des mouvements anti-européens comme le Rassemblement National français ou le parti allemand AfD, tout en se positionnant en soutien de Donald Trump. De l’autre, il sème le trouble au sein même du gouvernement, notamment sur la future manœuvre financière. Il réclame des mesures favorables aux banques et aux assurances, dans une démarche qui ressemble à une nouvelle amnistie fiscale destinée à grappiller des voix auprès des fraudeurs, au profit d’une Ligue en perte de vitesse.
Cette dichotomie rend difficilement envisageable une nouvelle législature commune. Les affrontements entre Giorgia Meloni et Matteo Salvini se sont multipliés au cours des trois dernières années, la coalition parvenant à maintenir son cap grâce à la solidité du pouvoir. Toutefois, cette lutte interne s’avère de plus en plus coûteuse et épuisante, et ne peut se perpétuer à l’infini. Une idée germe alors dans l’esprit de la Première ministre : remplacer la Ligue par un parti du centre, tel que le parti Action de Carlo Calenda.
Cette manœuvre présenterait des avantages considérables. D’abord, elle permettrait de se défaire d’un Salvini jugé peu apprécié par les institutions européennes. Ensuite, elle ouvrirait la voie à un exécutif résolument pro-atlantique et pro-Bruxelles, facilitant un rapprochement avec le Parti populaire européen (PPE), la principale force politique du continent, dont Giorgia Meloni semble vouloir se rapprocher. Il n’est un secret pour personne que Giorgia Meloni, experte en repositionnement politique, tend à rapprocher Fratelli d’Italia du centre, du moins sur la scène européenne. Elle semble avoir compris que sans l’aval de la Commission européenne, aucun gouvernement ne peut véritablement fonctionner.
Pour que ce remplacement stratégique soit couronné de succès, il faudrait cependant que le poids électoral de la Ligue et d’Action soit comparable, afin de ne pas affaiblir trop significativement le centre-droit. Le calcul serait le suivant : avec 30 % pour Fratelli d’Italia et un potentiel de 10 % pour Forza Italia, un ajout de 5 à 6 % provenant de modérés comme ceux de l’UDC de Lorenzo Cesa et d’Action pourrait suffire à assurer une victoire confortable, surtout face à une opposition fragmentée.
À Arcore, siège de Forza Italia, on célébrerait volontiers ce plan visant à évincer le leader de la Ligue du Nord. D’ailleurs, certains médias proches de Fratelli d’Italia ont ces derniers temps boudé les invitations de la Ligue, alimentant les tensions.
Carlo Calenda, quant à lui, a rompu ses liens avec Matteo Renzi et rejette toute idée de collaboration avec le Mouvement Cinq Étoiles, qu’il considère comme un danger pour la démocratie italienne. Il se positionne ainsi comme un allié potentiel du gouvernement, intervenant régulièrement dans les médias et participant à des conférences, comme récemment celle de la Coldiretti, où il s’est violemment opposé au PDG d’Enel, Flavio Cattaneo, au sujet des tarifs de l’électricité.
La proposition d’attirer Calenda dépendra néanmoins d’une évaluation précise de la force électorale réelle de la Ligue. Les récents résultats des élections régionales dans les Marches, en Calabre et en Toscane, où la Ligue a marqué le pas, notamment à Florence avec seulement 4,38 % après avoir tenté la carte Vannacci, suscitent des interrogations.
Le véritable test aura lieu lors des élections régionales du 23 et 24 novembre en Vénétie, Campanie et Pouilles. Ces scrutins, dans des régions importantes, donneront une indication nationale de la force de la Ligue. En Vénétie, bastion historique de la Ligue, où Salvini a dû composer avec le poids de son propre homme, Alberto Stefani, et renoncer à la candidature de Luca Zaia, l’enjeu est de taille. Luca Zaia, empêché de se représenter, espérait pouvoir présenter une liste à son nom pour conserver une influence, mais a dû se contenter d’une position de tête de liste dans toutes les circonscriptions, sans l’assurance d’un poste ministériel futur.
L’attitude médiatique de certains journaux proches de Meloni envers le général Vannacci pourrait également s’inscrire dans cette stratégie de division. Après avoir soutenu ses positions contestataires, ils mettent désormais en lumière les fractures internes à la Ligue. L’objectif de Giorgia Meloni serait ainsi d’attiser les dissentiments pour affaiblir Salvini, le marginaliser au point qu’un partenaire comme Calenda puisse le supplanter.
Si la Ligue était ainsi évincée, le chemin vers de nouvelles élections anticipées s’ouvrirait, durant lesquelles l’opposition, encore occupée à ses querelles intestines, laisserait le champ libre à une nouvelle coalition de centre-droit menée par Meloni, visant un contrôle total du pouvoir, y compris la succession à la présidence de la République.
Ces « suggestions » romaines, à prendre ou à laisser, annoncent une période de recomposition politique intense.