La communauté médicale mondiale tire la sonnette d’alarme : les attaques contre les soignants, les patients et les établissements de santé doivent devenir une priorité absolue pour la justice internationale. Le nombre de professionnels de santé tués dans les conflits a explosé, justifiant un appel urgent à des poursuites judiciaires contre les responsables.
Les chiffres sont alarmants : alors que 175 agents de santé perdaient la vie dans des zones de conflit en 2016, ce bilan s’est tragiquement multiplié par cinq, atteignant 932 décès prévus pour 2024. Cette extrapolation, issue d’un nouveau rapport de l’Académie internationale des soins infirmiers du Royal College of Nursing (RCN), se fonde sur des données d’Insecurity Insights, un organisme réputé pour son processus de vérification rigoureux. Il est d’ailleurs précisé que ces chiffres sont susceptibles d’augmenter, comme l’illustre l’exemple de la Palestine où un rapport initial de 143 décès en 2023 a été revu à la hausse à 414 dans la publication de 2024.
Les situations en Ukraine et au Liban témoignent également d’une escalade notable des violences depuis 2023, se traduisant par une augmentation des arrestations de personnels soignants et des attaques directes contre des centres de santé. À ce jour, Insecurity Insights a déjà recensé plus de 1 200 agressions contre des professionnels de santé cette année, un chiffre qui devrait encore croître compte tenu des délais de transmission des informations.
Face à cette escalade meurtrière, le Royal College of Nursing (RCN) et la British Medical Association (BMA) exigent du gouvernement britannique qu’il soutienne pleinement les actions engagées par la Cour pénale internationale (CPI) pour traduire en justice les auteurs de ces crimes. « Tout assassinat d’un membre du personnel infirmier, quel qu’en soit le contexte ou la raison, est absolument odieux », a déclaré le Professeur Nicola Ranger, secrétaire générale et directrice générale du RCN. Elle appelle le gouvernement britannique à « faire tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir le respect du droit international, y compris en aidant la CPI à enquêter et à poursuivre les responsables ».
Le Dr Andrew Green, président du comité d’éthique de la BMA, renchérit : « Lorsque des États et des groupes armés bafouent le droit international humanitaire en s’attaquant aux blessés et aux malades, aux établissements de santé et aux agents de santé, ils doivent être tenus pour responsables. Les gouvernements du monde entier, y compris le nôtre, ont tous un rôle à jouer dans ce processus ».
Le Professeur Ranger souligne par ailleurs les cicatrices profondes et durables laissées par ces attaques sur les systèmes de santé et les communautés, qui se retrouvent sous une pression immense pour faire face aux blessures civiles et aux besoins sanitaires croissants. Elle plaide également pour un retour des dépenses d’aide étrangère du Royaume-Uni à 0,7 % du PIB, afin de soutenir la reconstruction des systèmes de santé dévastés à travers le monde.
Le rapport, intitulé « Prendre soin au milieu du chaos », compile également les témoignages poignants de six infirmières et d’une sage-femme ayant exercé en Afghanistan, à Gaza, au Liban et au Myanmar. Asmaan, une infirmière afghane, décrit un environnement où l’intimidation empêche l’offre de soins de qualité : « La plupart des villages n’ont pas d’hôpitaux ; les patients meurent dans les ambulances parce qu’il n’y a pas de soins d’urgence, pas d’oxygène, pas d’infirmières », témoigne-t-elle. « Nous sommes menacés par les gardiens : ‘S’il arrive quelque chose à mon enfant, mon mari est un taliban et il s’en prendra à vous.’ Comment pouvons-nous travailler en toute sécurité comme ça ? »
À Gaza, Omar, un infirmier, décrit la situation dramatique dans son hôpital, où plus de 1 200 professionnels de santé ont été tués par les frappes aériennes israéliennes au cours des deux dernières années. Son équipe travaille sans relâche pour « soigner un grand nombre de patients présentant des blessures complexes et traumatiques – notamment des amputations, des complications diabétiques et des blessures par balle – dans un environnement où les ressources et le personnel sont de plus en plus rares ». Les scènes vécues, dont « l’odeur persistante du sang », « continueraient à le hanter dans ses rêves ». Son appel est simple : « une chose simple : la vie, puis la vie, puis la vie en paix ».
Les Conventions de Genève de 1949 interdisent formellement les attaques contre les établissements de santé et le personnel soignant dans les zones de guerre, et des résolutions ultérieures ont renforcé le droit international humanitaire. Au Myanmar, où le personnel médical rapporte des agressions fréquentes de la part de l’armée, un haut responsable infirmier s’est interrogé en avril dernier : « À quoi sert le droit international s’ils assassinent nos collègues sans en subir les conséquences ? »