Mogadiscio/Rome, le 31 octobre 2025 – Alors que le monde se prépare pour le Sommet social mondial de Doha, une réalité fondamentale demeure souvent occultée : l’alimentation, loin d’être une simple question de subsistance, est un pilier du développement social. Des coopératives agricoles somaliennes aux programmes ambitieux au Rwanda et au Brésil, des exemples concrets démontrent comment des systèmes alimentaires inclusifs peuvent éradiquer la pauvreté, créer des emplois décents et renforcer la cohésion sociale.
L’alimentation a toujours été un enjeu politique. Elle détermine la prospérité des familles, l’avenir des jeunes et le sentiment d’appartenance des communautés. Reconnu comme un droit humain fondamental en droit international, ce droit reste malheureusement inachevé dans la pratique. Garantir cet accès universel nécessite de considérer l’alimentation non pas comme une aide d’urgence, mais comme le socle d’un développement social durable.
Paradoxalement, les systèmes alimentaires sont rarement au cœur des discussions sur la politique sociale, alors même qu’ils sont intimement liés aux objectifs que les dirigeants mondiaux se fixent. Ces systèmes sous-tendent la lutte contre la pauvreté, la promotion du travail décent et le progrès de l’inclusion, des thèmes centraux du prochain Sommet social mondial de Doha.
La nourriture, une infrastructure sociale méconnue
Souvent reléguée au rang de question humanitaire, gérée uniquement en cas de sécheresse ou de conflit, l’alimentation révèle une dimension politique sociale profonde lorsqu’on l’examine de plus près. Les systèmes alimentaires sont le reflet de nos sociétés. Ils illustrent les inégalités de genre, le fardeau du travail non rémunéré porté par les femmes, le travail des enfants qui prive ces derniers d’éducation, ainsi que l’exclusion des communautés autochtones et marginalisées.
Ces systèmes, qui nourrissent près de la moitié de la population mondiale – soit environ 3,8 milliards de personnes – par le biais d’activités majoritairement informelles et rurales (agriculture, transformation, transport, commerce de détail), dictent la manière dont les familles dépensent leurs revenus, qui peut accéder à une alimentation saine, et qui bénéficie de l’éducation. Sous cet angle, l’alimentation se révèle être une infrastructure sociale essentielle, le réseau invisible qui soutient la réduction de la pauvreté, les moyens de subsistance et l’inclusion. Un système alimentaire fonctionnel rend les sociétés plus égalitaires et résilientes, tandis que ses défaillances exacerbent les inégalités et l’exclusion.
Des voies vers la sortie de la pauvreté grâce aux systèmes alimentaires
Dans les pays à faible revenu, l’agriculture et la transformation alimentaire demeurent les principales sources de revenus. Les transformations entreprises dans les systèmes alimentaires nationaux prouvent que des investissements ciblés peuvent avoir un impact disproportionné sur la réduction de la pauvreté.
Au Rwanda, l’investissement dans les coopératives agricoles et les chaînes de valeur a permis aux petits exploitants de mieux valoriser leurs récoltes, renforçant ainsi des communautés entières. Au Brésil, les programmes d’alimentation scolaire, qui s’approvisionnent auprès des agriculteurs familiaux, ont créé des marchés stables pour les populations rurales pauvres tout en améliorant la nutrition des enfants.
En Somalie, l’action du Centre de coordination des systèmes alimentaires des Nations Unies, en collaboration avec le bureau du coordonnateur résident et les partenaires nationaux, vise à renforcer les chaînes de valeur pastorales et à améliorer l’accès aux marchés. En connectant les producteurs locaux aux acheteurs régionaux et en intégrant la résilience dans les systèmes de protection sociale, la Somalie trace une voie vers la sortie de la vulnérabilité chronique et l’accès à des moyens de subsistance durables.
Cette approche combine la transformation des systèmes alimentaires avec une protection sociale intelligente face au climat. Elle relie les producteurs et les marchés à des filets de sécurité qui améliorent la nutrition, stimulent l’inclusion et attirent les investissements. Il s’agit d’un modèle fondé sur des partenariats sociaux et économiques entre le gouvernement, la société civile et l’ONU, conçu pour un impact durable.
Ces exemples soulignent une vérité simple : des systèmes alimentaires inclusifs, résilients et durables peuvent être parmi les outils les plus puissants de lutte contre la pauvreté.
Un travail productif et digne
Les systèmes alimentaires emploient déjà un travailleur sur trois dans le monde. Cependant, une trop grande partie de ces emplois restent précaires, sous-payés et dangereux. La transformation en cours commence à inverser cette tendance.
Les innovations numériques et commerciales connectent directement les petits producteurs aux acheteurs, contournant ainsi les intermédiaires souvent peu scrupuleux. Les pratiques résilientes face au changement climatique réduisent les cycles d’expansion et de récession qui dévastent les revenus ruraux.
En Somalie, où les moyens de subsistance sont souvent informels et les chocs climatiques fréquents, le renforcement des systèmes alimentaires peut accroître les opportunités et la stabilité. En reliant les chaînes de valeur pastorales aux marchés et en développant les compétences des jeunes dans la production et le commerce alimentaire, les systèmes alimentaires peuvent transformer les moyens de subsistance en un avenir durable et résilient.
Ce changement est significatif : les systèmes alimentaires peuvent et doivent devenir le principal moteur d’emplois décents et dignes dans l’économie mondiale, en particulier pour les femmes et les jeunes.
L’alimentation, un vecteur d’inclusion
L’alimentation est également synonyme d’identité et d’appartenance. Les politiques qui rendent les régimes alimentaires nutritifs abordables, qui protègent les savoirs autochtones et qui intègrent les producteurs marginalisés dans les chaînes de valeur sont de véritables actes d’inclusion sociale.
Dans de nombreux pays, les programmes universels de repas scolaires se sont imposés comme l’un des plus puissants outils d’égalisation. Ils réduisent la faim chez les enfants, maintiennent les filles à l’école et soutiennent les agriculteurs locaux. Un seul repas peut ainsi nourrir, éduquer et responsabiliser.
Les filets de sécurité sociale conçus pour aider les petits producteurs à adopter des productions plus sensibles à la nutrition et plus intelligentes face au climat sont un autre levier d’inclusion, de résilience et de durabilité. Grâce au soutien du système des Nations Unies – notamment via le guichet des systèmes alimentaires du Fonds commun ODD, coordonné conjointement par le Centre de coordination des systèmes alimentaires des Nations Unies et le Secrétariat du Fonds – la Somalie renforce sa prestation de services sociaux de base. Elle relie les systèmes d’alerte précoce au registre social unifié et accompagne ses transferts monétaires par des parcours de qualification liés aux moyens de subsistance, impliquant des sociétés de micro-assurance. Cette démarche transforme concrètement les producteurs de bénéficiaires en acteurs du changement.
Cependant, pour un impact à grande échelle et durable, les interventions des systèmes alimentaires doivent être guidées par une vision politique forte et une gouvernance inclusive, impliquant les femmes, les jeunes et les groupes marginalisés dans le processus de prise de décision. Lorsque les communautés les plus affectées par les politiques participent à leur élaboration, les résultats sont plus efficaces et pérennes.
En Somalie, le Conseil sur l’alimentation, le changement climatique et la nutrition prend forme grâce au programme conjoint du Fonds ODD et au leadership du Bureau du coordonnateur résident, de la FAO et du PAM. Placé sous l’égide du Cabinet du Premier ministre et dirigé conjointement par l’OPM et le ministère de l’Agriculture, ce Conseil réunira 11 ministères et supervisera la mise en œuvre de la voie nationale somalienne.
Pourquoi cela concerne le Sommet social mondial de Doha ?
Les systèmes alimentaires constituent le pont entre les trois piliers du développement social. Ils sont un levier direct pour éradiquer la pauvreté, créer des emplois décents et promouvoir l’inclusion, en pratique et non seulement en théorie.
Pourtant, l’alimentation reste souvent en marge de la politique sociale. Les ministères du Travail et des Finances l’ignorent. Les débats sur la protection sociale se focalisent sur les transferts monétaires et les filets de sécurité, rarement sur les systèmes alimentaires, les marchés ou les coopératives rurales. Le Sommet de Doha représente une opportunité idéale pour changer cette situation.
Les dirigeants devraient reconnaître les systèmes alimentaires comme une infrastructure sociale essentielle, au même titre que les écoles, les hôpitaux et les routes. Cela implique d’intégrer l’alimentation dans les politiques sociales nationales, d’augmenter le financement des programmes inclusifs et de protéger l’alimentation du cycle de négligence qui suit chaque crise.
Une nouvelle perspective
Et si nous réinventions le rôle de l’alimentation dans la politique sociale ? Au lieu de répondre aux crises alimentaires comme des urgences humanitaires, nous pourrions investir dans les systèmes alimentaires comme fondement du développement social à long terme.
Les progrès devraient être mesurés non seulement par le PIB ou les taux d’emploi, mais aussi par la garantie qu’« chaque enfant mange un repas sain chaque jour, que les jeunes ruraux considèrent l’agriculture comme un chemin vers la prospérité, et qu’aucune mère n’ait à choisir entre l’achat de médicaments et celui du pain – pour nourrir sa famille aujourd’hui ou demain ».
C’est dans cette perspective que le Sommet social mondial doit s’inscrire. Car la pauvreté, le chômage et l’exclusion se vivent quotidiennement à travers des assiettes vides, des emplois précaires et le désespoir silencieux de l’absence d’opportunités.
La voie à suivre
Les systèmes alimentaires donnent déjà des résultats concrets, que ce soit dans les coopératives agricoles, les entreprises dirigées par des femmes et des jeunes, ou dans les efforts nationaux comme celui de la Somalie visant à lier la transformation alimentaire à la protection sociale et à l’emploi. Cependant, ils restent sous-estimés dans l’agenda du développement social.
Doha offre l’occasion de corriger cette situation. Si les dirigeants souhaitent sincèrement éradiquer la pauvreté, créer des emplois décents et promouvoir l’inclusion, ils devraient commencer par l’alimentation. C’est le système qui relie les ménages à l’espoir, le travail à la dignité et les communautés à la résilience.