Publié le 2025-11-09 08:27:00. Cet article retrace le parcours pionnier de Quirino Cristiani, un artiste italien expatrié en Argentine, qui a révolutionné le cinéma d’animation au début du XXe siècle, créant le premier long métrage animé sonore de l’histoire.
- Quirino Cristiani, dessinateur et entrepreneur, a lancé l’industrie de l’animation en Argentine dès 1916.
- Il est reconnu pour avoir réalisé le premier long métrage d’animation sonore du monde, « Peludópolis », en 1931.
- La majeure partie de son œuvre, marquée par des satires politiques, a malheureusement été détruite par des incendies et la censure.
L’histoire du cinéma d’animation est indissociable du nom de Quirino Cristiani. Cet artiste italien, arrivé en Argentine en 1911, a su transformer son talent pour le dessin en une véritable industrie naissante. Il débute sa carrière aux côtés de Federico Valle, un cinéaste déjà expérimenté formé à l’école de Georges Méliès et des frères Lumière. Valle, fasciné par l’Argentine, y développait une production de courts métrages d’actualité et publicitaires, surnommés les « Actualités de la Vallée ».
C’est en 1916 que Valle propose à Quirino Cristiani, alors caricaturiste de presse talentueux, de donner vie à ses dessins. L’idée était d’animer les conclusions de ces actualités filmées. Ce fut le point de départ d’une collaboration qui allait marquer l’histoire. Cristiani, qui avait développé une technique de découpage et d’assemblage de pièces de carton pour créer le mouvement, un procédé qu’il brevètera en 1917, se lance dans l’aventure de l’animation.
Sa première œuvre marquante fut un court métrage satirique, né d’une conjoncture politique tendue entre le président Hipólito Yrigoyen et les conservateurs. Le film se moquait allègrement du gouverneur Marcelino Ugarte et connut un succès retentissant. Fort de ce succès, Valle décide de franchir une nouvelle étape : produire un film d’animation complet.
Pour ce projet ambitieux, une équipe se forme. Alfonso de Laferrère écrit le scénario, tandis qu’Andrés Ducaud construit une maquette impressionnante de 16 pâtés de maisons de Buenos Aires, avec tous les détails d’une ville vivante. Le recrutement de Diogène « el Mono » Taborda, dessinateur humoristique, apporte une touche inimitable aux personnages. Cristiani, tout en appréciant le travail de Taborda, propose de simplifier les traits pour faciliter l’animation, une proposition que Taborda accepte à condition d’être crédité comme créateur des personnages.
C’est ainsi qu’est né « L’Apôtre » (El Apóstol), présenté en première le 9 novembre 1918 au Cine Select de Buenos Aires. Ce film était une satire du président Hipólito Yrigoyen, le dépeignant dans un rêve où il cherche l’aide divine pour purifier la ville corrompue. Le film, tourné en lumière artificielle, nécessita dix mois de travail, mobilisant 1700 mètres de pellicule et 58 000 dessins animés à 16 images par seconde. Il resta à l’affiche pendant six mois, un succès considérable pour l’époque.
Mais l’histoire de Cristiani est aussi jalonnée d’obstacles. Son second film, « Sans laisser de traces » (Sin dejar rastros), réalisé en 1919, fut interdit et détruit le jour même de sa première diffusion par le gouvernement, afin de ne pas froisser les autorités allemandes. Il pourrait s’agir du premier film censuré en Argentine.
Parallèlement à sa carrière cinématographique, Quirino Cristiani menait une vie engagée. Végétarien depuis l’âge de 15 ans, il fut un pionnier du naturisme en Argentine, fondant le premier camp nudiste sur une île du Tigre. Il épousa Celina Cordara, avec qui il eut deux fils, dont l’un suivit ses traces dans le monde du cinéma.
Malgré des difficultés financières, notamment à cause de l’interdiction de certains de ses films, Cristiani continua à innover. En 1927, il est engagé par Metro Goldwyn Mayer comme agent de publicité, tout en poursuivant sa production dans son propre laboratoire. Son travail culmine en 1931 avec la sortie de « Peludópolis », le premier long métrage d’animation sonore au monde. Ce film de quatre-vingts minutes, bien qu’acclamé par la critique, ne connut pas le succès commercial escompté, entraînant des pertes financières pour Cristiani. La mort du président Yrigoyen en 1933 conduira Cristiani à retirer les copies du film du marché.
En 1941, Walt Disney, alors en visite en Argentine pour promouvoir « Fantasia », rencontra Cristiani. Impressionné par le fait que Cristiani réalisait ses films seul, contrairement aux nombreuses équipes de Disney, l’Américain lui proposa de le rejoindre aux États-Unis. Cristiani refusa, préférant conserver son indépendance.
Jusqu’en 1942, il réalisa plusieurs courts métrages, dont des publicités et même un film animé retraçant une intervention chirurgicale, après en avoir été témoin.
Les dernières années de Cristiani furent marquées par des incendies dévastateurs dans ses studios en 1958 et 1961, qui détruisirent la quasi-totalité de ses œuvres. La perte la plus regrettable est celle de « L’Apôtre », dont aucune copie n’a survécu. Seul « El Mono Mecánico », un film de 1938 commandé par l’homme d’affaires Constancio Vigil, a pu être préservé.
Malgré ces revers, Quirino Cristiani a laissé un héritage indélébile dans l’histoire du cinéma. Cet artiste visionnaire, parti d’une technique artisanale pour révolutionner un art naissant, demeure une figure incontournable du patrimoine cinématographique argentin et mondial. Il s’est éteint à Bernal (Buenos Aires) le 2 août 1984, laissant derrière lui le souvenir d’un pionnier audacieux.