Publié le 15 février 2026 02:51:00. Malgré une augmentation spectaculaire des investissements dans l’enseignement supérieur aux Philippines, l’organisme chargé de garantir la qualité de l’éducation est submergé, mettant en péril la valeur des diplômes et l’avenir de millions d’étudiants.
- La Commission sur l’enseignement supérieur (CHED) est confrontée à une pénurie chronique de personnel, incapable de suivre le rythme de la croissance rapide du système éducatif.
- Des milliers de programmes universitaires sont supervisés par un nombre insuffisant d’inspecteurs, ce qui compromet l’assurance qualité et favorise l’émergence d’“usines à diplômes”.
- Une réforme législative est en cours pour renforcer les effectifs et moderniser la structure du CHED, mais l’urgence de la situation est soulignée par les experts.
Les Philippines ont considérablement augmenté leurs dépenses dans l’enseignement supérieur ces dernières années, offrant notamment la gratuité des frais de scolarité dans les universités publiques et enregistrant une hausse du nombre d’inscriptions. Cependant, cette expansion rapide s’accompagne d’une crise silencieuse au sein de la Commission sur l’enseignement supérieur (CHED), l’agence gouvernementale responsable de la supervision et de l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur. Un rapport alarmant de la deuxième Commission du Congrès sur l’éducation (EDCOM 2), intitulé « Turning Point: A Decade of Necessary Reform (2026-2035) », révèle que le CHED est dépassé par les événements, manquant de ressources humaines et structurelles pour assurer une qualité d’enseignement adéquate.
Le rapport d’EDCOM 2 met en évidence des ratios alarmants : à l’échelle nationale, seulement 398 employés permanents sont chargés de suivre 37 443 programmes de premier cycle et de cycles supérieurs. Dans certaines régions, un seul membre du personnel est responsable de la supervision de plus de 200 programmes. La situation est particulièrement critique dans la région métropolitaine de Manille, où 31 employés du CHED supervisent près de 6 900 programmes, et à CALABARZON, avec 27 personnes pour plus de 5 100 programmes. Cette surcharge de travail rend impossible une évaluation efficace et régulière des établissements d’enseignement.
Selon EDCOM 2, le CHED dépend de plus en plus de travailleurs sous contrat de service, un personnel temporaire dépourvu de sécurité d’emploi et de pleins pouvoirs réglementaires. Cette situation aggrave le manque de continuité et d’expertise au sein de l’agence.
La mission du CHED, créée en 1994, était initialement claire et réalisable. À l’époque, les Philippines comptaient 1 755 établissements d’enseignement supérieur et 1,58 million d’étudiants. Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé : on dénombre 1 980 collèges et universités accueillant 3,8 millions d’étudiants. Parallèlement, les responsabilités du CHED se sont multipliées, l’agence étant devenue non seulement un régulateur, mais aussi un fournisseur d’aide financière, un exécutant de politiques sociales, un partenaire de renforcement des capacités et un intégrateur du système éducatif. Entre 2013 et 2023, le budget du CHED a augmenté de 633 %, mais ses effectifs n’ont progressé que de 22,7 %.
Les conséquences de ce manque de personnel se font déjà sentir. Entre 2022 et 2025, le CHED n’a réussi à examiner que 13 % des programmes prévus pour un suivi. Parmi ceux qui ont été évalués, 84 % présentaient des lacunes, allant d’installations inadéquates à de faibles qualifications des professeurs. Les experts en éducation mettent en garde contre la prolifération des « usines à diplômes », des établissements qui délivrent des diplômes de faible valeur sur le marché du travail.
« Sans un personnel adéquat sur le terrain, le gouvernement ne peut pas efficacement freiner les programmes de mauvaise qualité ou fermer les « usines à diplômes » qui continuent de fonctionner malgré des résultats systématiquement médiocres aux examens d’autorisation d’exercer. »
Karol Mark Yee, directeur exécutif d’EDCOM 2
Le rapport d’EDCOM 2 souligne également la lenteur des mises à jour des programmes d’études, qui prennent en moyenne 11 ans pour être révisées. Dans un contexte marqué par l’intelligence artificielle, la transformation numérique et l’évolution rapide des marchés du travail, ce délai est inacceptable et risque de laisser les diplômés mal préparés. De nombreux programmes philippins restent axés sur la théorie et manquent de stages et de formation pratique. Par exemple, les futurs enseignants ne bénéficient que d’environ 360 heures de pratique d’enseignement, soit moins de la moitié de la référence internationale d’environ 800 heures.
La situation est compliquée par des contraintes structurelles et légales. Certaines matières, comme la vie et les œuvres de Rizal, l’éducation physique et le programme de formation du service national, sont obligatoires par la loi, limitant la flexibilité nécessaire pour adapter rapidement les programmes aux besoins de l’industrie. Même lorsque des réformes réduisent le nombre d’unités d’enseignement général, les programmes ont tendance à les remplacer par davantage de cours académiques plutôt que par une formation pratique.
Face à cette crise, des législateurs ont proposé de mettre à jour la charte du CHED par le biais de la loi sur le développement et l’innovation de l’enseignement supérieur. Cette proposition prévoit l’ajout d’au moins 342 agents d’assurance qualité, la modernisation de la structure du CHED et l’amélioration de la couverture du suivi à l’échelle nationale. Le CHED a également commencé à reconstituer ses groupes techniques et prévoit de créer de nouveaux groupes dans des domaines émergents comme l’intelligence artificielle et l’analyse de données.
EDCOM 2 insiste sur l’importance de garantir un enseignement supérieur de qualité, au-delà de l’accès. Investir massivement dans l’enseignement supérieur sans assurer la qualité des programmes comporte des risques majeurs, notamment celui de produire des diplômés sans débouchés. Renforcer le CHED n’est pas seulement une question de bureaucratie, mais aussi de protéger l’avenir des étudiants et de garantir un retour sur investissement pour les fonds publics.