Publié le 15 février 2026 à 12h05. L’intérêt soudain manifesté par l’administration américaine pour le Groenland, allant jusqu’à évoquer une possible acquisition, suscite une vive inquiétude en Europe, qui y voit un regain de la politique expansionniste américaine et une remise en question des alliances transatlantiques.
- Les déclarations du président Trump sur le Groenland sont perçues comme un écho de l’impérialisme du XIXe siècle.
- L’Union européenne explore des moyens de contrer une éventuelle pression américaine, notamment par des instruments de coercition économique.
- L’Europe dispose également de leviers financiers, comme la vente de bons du Trésor américain, pour influencer la politique américaine.
L’intérêt affiché par l’administration américaine pour le Groenland, et plus précisément les déclarations du président Donald Trump, ne relèvent pas d’une simple posture diplomatique. Au-delà de considérations stratégiques liées aux ressources naturelles, aux routes maritimes de l’Arctique ou à la défense antimissile, ces propos sont interprétés par de nombreux observateurs comme le signe d’un regain de la politique expansionniste américaine, rappelant les pratiques du XIXe siècle. Cette attitude, qui nie les principes de souveraineté et d’alliances qui fondent l’ordre international d’après-guerre, ébranle la confiance au sein de l’Alliance atlantique.
L’inquiétude est particulièrement forte en Europe, car la question du Groenland ne se limite pas à un différend bilatéral entre les États-Unis et le Danemark. Elle soulève la crainte que même le territoire et la souveraineté des alliés puissent être remis en question au nom des intérêts stratégiques américains. Si l’administration américaine a quelque peu atténué son discours, son ambition d’étendre son influence sur le Groenland demeure, et pourrait se concrétiser par des moyens plus discrets à l’avenir.
L’expansion territoriale n’est pas une nouveauté dans l’histoire des États-Unis. Dès 1803, l’achat de la Louisiane a permis de doubler la superficie du pays. Par la suite, l’incorporation de la Floride et du Texas, l’acquisition de l’Alaska en 1867 et l’annexion d’Hawaï en 1898 ont confirmé cette dynamique expansionniste, souvent au détriment des droits des populations autochtones et du respect de la souveraineté des autres nations. Dans l’histoire politique américaine, cette expansion territoriale apparaît moins comme une exception que comme une constante.
Tenter d’expliquer cette obsession par des considérations stratégiques contemporaines – ressources minérales, route maritime du Nord, zone économique exclusive, défense antimissile, guerre spatiale, contrôle de la Russie et de la Chine – risque d’en masquer l’essence. Historiquement, les empires ont toujours étendu leur territoire par nécessité, par une impulsion fondamentale de possession et de domination. Les propos de Trump sur le Groenland illustrent cette mentalité impérialiste, qui cherche à exercer son pouvoir par le contrôle du territoire. C’est pourquoi l’Europe ne considère pas cette question comme un simple incident diplomatique, mais comme un signal fort sur la manière dont les États-Unis traiteront leurs alliés et le monde à l’avenir.
Face à cette situation, l’Europe dispose-t-elle de moyens de riposte ? Sur le plan militaire et sécuritaire, la réponse est largement négative. L’Europe, qui a délégué sa sécurité à l’OTAN pendant près de 80 ans et a réduit sa puissance militaire depuis la fin de la guerre froide, ne peut pas agir seule. La souveraineté numérique, notamment dans les domaines de la guerre spatiale et de la guerre de l’information, reste également entre les mains des États-Unis. Le Plan de sécurité pour l’Europe (SAFE), qui symbolise l’autonomie de la politique de sécurité de l’Union européenne, ne représente qu’un budget de 150 milliards d’euros (environ 260 000 milliards de wons) et ne sera opérationnel qu’à l’horizon de dix ans.
C’est dans les domaines économique et commercial que l’Europe pourrait trouver des arguments. L’instrument anticoercition (ACI), mis en place par l’Union européenne en 2023, peut être considéré comme une version économique et commerciale de l’article 5 de la Charte de l’OTAN : une agression contre un État membre est considérée comme une agression contre tous, et appelle une réponse collective. Ce système permet de sanctionner un pays tiers qui tenterait d’imposer ses choix politiques à un État membre de l’UE par des droits de douane, des restrictions à l’importation ou des pressions sur les investissements. L’ACI, surnommé le « bazooka commercial », comprend des mesures telles que des augmentations de droits de douane, l’exclusion des marchés publics et des restrictions à l’accès aux marchés de services et aux investissements.
L’intérêt de ce dispositif réside dans le fait que c’est la première fois que l’Europe dispose d’un droit institutionnalisé d’autodéfense contre la coercition économique. Il reconnaît également qu’une menace économique envers un pays est une menace envers tous les États membres, et permet de riposter en utilisant tous les moyens économiques et commerciaux disponibles. Contrairement au passé, où il fallait saisir l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et attendre des années pour obtenir une décision, l’Europe peut désormais réagir rapidement sur la base d’un jugement politique, sans préciser le pays cible. Si l’ACI est né en réaction aux pratiques de la Chine, les États-Unis ne sont pas exclus de son champ d’application.
L’activation de l’ACI impliquerait le début d’une guerre économique de facto, avec des conséquences négatives pour l’Europe elle-même. Dans un contexte déjà marqué par les tensions liées à la guerre en Ukraine, les chocs énergétiques et les difficultés budgétaires, une telle confrontation serait un choix difficile. C’est pourquoi l’effet dissuasif de l’ACI, sa simple existence, pourrait être plus important que son utilisation effective.
L’Europe dispose également d’un autre levier financier : le montant des obligations et actions du gouvernement américain détenues par les gouvernements et les institutions financières européens, qui s’élève à 10 000 milliards de dollars. La vente de bons du Trésor américain pourrait envoyer un signal fort aux États-Unis, même si une vente massive aurait des conséquences négatives pour l’Europe. Une vente progressive et transparente, même partielle, aurait un impact significatif sur les marchés financiers et les taux d’intérêt américains. L’évocation par le fonds de pension danois de la possibilité de vendre des obligations d’État, bien que symbolique, a déjà envoyé un message clair.
Enfin, la ratification de l’accord commercial entre les États-Unis et l’UE constitue un autre moyen de pression. Un accord conclu en juillet 2025 en Écosse, mais qui n’est pas encore juridiquement contraignant, garantirait aux entreprises européennes un accès privilégié au marché américain et supprimerait les barrières tarifaires. Si la question de la souveraineté et du territoire devient un objet de marchandage, comme c’est le cas avec le Groenland, la légitimité politique de cet accord pourrait être remise en question. En retardant ou en refusant sa ratification, l’Europe pourrait envoyer un message fort, sans recourir à des représailles tarifaires directes. La récente annonce du président Trump concernant une augmentation des droits de douane en raison du retard de la ratification par l’Assemblée nationale coréenne illustre son impatience face à la lenteur des négociations en Europe, au Japon et en Corée.
En conclusion, l’Europe dispose de cartes à jouer face aux États-Unis, mais elles sont toutes des armes à double tranchant. La dépendance européenne en matière de sécurité et la guerre en Ukraine rendent l’utilisation de ces cartes peu probable. Cependant, leur existence même influence les calculs de l’adversaire et permet à l’Europe de ne pas être perçue comme un simple objet de gestion.
Kim Heungjong, chercheur principal invité à l’Institut Asan d’études politiques et ancien directeur de l’Institut coréen de politique économique internationale
*Période de bouleversements au XXe siècle où l’ordre s’effondre. Les problèmes économiques mondiaux complexes sont expliqués dans une perspective approfondie. Publié toutes les 4 semaines.