L’acteur Danny Martinez dénonce les diktats esthétiques d’Hollywood, où la « blanchité » prime et où les minorités sont souvent contraintes de gommer leur identité pour réussir. Il appelle à une véritable transformation par la création de récits authentiques portés par des voix diverses, y compris derrière la caméra.
« Pas trop de mains ethniques ! » C’est ainsi que lui aurait lancé un réalisateur, lui murmurant en réponse : « Mains blanches, Chris, mains blanches ». Cette anecdote, que Danny Martinez raconte avec amertume, illustre la réalité d’une industrie hollywoodienne qui le « commodifie » mais qu’il juge fondamentalement étrangère à son identité. Pour lui, réussir dans le monde du cinéma et de la télévision implique une mise constante à l’épreuve de sa désirabilité, une exigence dictée par un public et des décideurs majoritairement blancs.
« Quand on vit de sa désirabilité, le pouvoir de son corps nous appartient-il vraiment ? » s’interroge l’acteur. Il dénonce le fait que son corps, comme celui de nombreux autres acteurs issus de minorités, a été transformé en objet de désir pour la « blanchité ». Tant que les postes clés de l’industrie seront occupés par des personnes blanches, il sera nécessaire de leur plaire pour espérer décrocher des rôles. Si les « gros chèques » sont appréciés pour payer le loyer, Martinez martèle que le véritable changement ne viendra que lorsque les décisions seront prises par des personnes comme lui.
Cette dynamique, selon lui, est le revers de la médaille de la perception de « nullité ». Si l’on n’est pas désirable aux yeux du système dominant, on devient, par extension, sans valeur. La peur de perdre le statut durement acquis pousse ainsi à une autocensure, à une adaptation qui peut mener à l’effacement de soi.
Martinez a déjà abordé ce paradoxe dans un film réalisé pour The New York Times en 2020. Il y explorait le dilemme de devoir à la fois se démarquer pour réussir et s’assimiler à la « blanchité » pour être accepté. En 2020, alors que le mouvement Black Lives Matter prenait de l’ampleur suite aux manifestations déclenchées par le meurtre de George Floyd, un murmure de changement semblait parcourir l’industrie. Les discours sur la diversité se multiplièrent, accompagnés de la création de postes dédiés à la Diversité, l’Équité et l’Inclusion (DEI). Pourtant, malgré ces annonces, les progrès restent timides. En 2020, les Latins représentaient déjà la moitié de la croissance démographique américaine entre 2010 et 2019, et constituaient 18 % de la population – un chiffre qui n’a cessé d’augmenter depuis. La question demeure : quand nos écrans refléteront-ils enfin la diversité réelle de notre nation ?
En attendant, la pression pour se conformer aux standards préétablis demeure forte. L’acteur confesse lutter encore avec cette interrogation constante : « Est-ce que je me plie suffisamment aux codes esthétiques ? » Bien qu’il ait réussi à obtenir un rôle régulier dans une série télévisée, une prouesse pour un jeune homme d’origine dominicaine et colombienne originaire du Queens, il admet se remettre en question, doutant de son propre corps face au système. Il évoque le dilemme de choisir entre des rôles stéréotypés (trafiquant de drogue, criminel) qui peignent une image récurrente et dégradante des personnes de couleur à l’écran.
« Nos corps culturels sont constamment sommés de renoncer à des parts de nous-mêmes pour avancer », constate-t-il. Cette réalité, loin d’être nouvelle, mérite d’être sans cesse rappelée. Les acteurs noirs et latinos sont souvent contraints de se transformer physiquement et culturellement. C’est le combat pour l’amour et l’acceptation de soi, celui de célébrer ses cheveux crépus, sa peau, ses traits ethniques, face à un monde qui vend l’idée que notre simple identité ne suffit pas. Il cite l’exemple de produits comme le « NoseSecret », un tube de plastique censé affiner le nez par manipulation, vendu comme une « chirurgie sans chirurgie ». Si l’automutilation est criminalisée, qu’en est-il de l’auto-haine ? Qui nous protège de ce besoin constant de « faire semblant » pour satisfaire le regard d’autrui ?
Son propre père, lorsqu’il a exprimé son désir de devenir acteur, l’avait mis en garde : « Ça sera dur, mais il faut avoir l’air, faire semblant, tricher jusqu’à ce que ça marche. » Il a effectivement « fait semblant », coupant ses cheveux, passant par la chirurgie esthétique recommandée par son premier agent. Et cela a fonctionné, lui ouvrant les portes d’un plus grand nombre de contrats. C’est là la tragédie, selon lui. Il s’étonne encore d’entendre des acteurs blancs se plaindre : « Tu as tellement de chance, tu es latin, tout le monde te veut en ce moment. Moi, je suis juste blanc, je n’ai rien. » Il se souvient aussi de cette réflexion glaçante lors de l’achat d’un banc de piano : « C’est super qu’ils cherchent plus de minorités, mais maintenant, je n’ai plus de rôle, tu vois ? »
L’étude d’un cours d’écriture scénaristique lui a apporté un éclairage désolant : la longévité d’une série repose souvent sur l’immutabilité de ses personnages, condamnés à répéter leurs travers pour ne pas altérer la dynamique globale. Cette stagnation scénaristique, dictée par la réticence des producteurs au changement, véhicule un message insidieux : nous sommes faits pour rester prisonniers de nos cycles, de nos illusions, de nos mauvaises habitudes, de nos histoires anciennes, de nos dogmes et de nos oppressions. Or, cela n’est pas acceptable.
Il est impératif de s’interroger sur les images et les récits qui ont façonné notre perception de la race, de l’humanité, des droits et de l’équité. Hollywood, en refusant longtemps de donner de la profondeur et de l’authenticité aux personnages de couleur, a privilégié l’automatisation des clichés stéréotypés pour produire en masse. L’industrie gagnerait à explorer des films nuancés, complexes et honnêtes.
Imaginez si chaque séance de scénario commençait par ces questions : « Cette histoire contribue-t-elle à l’humanité ? Marginalise-t-elle une communauté déjà exclue ? Est-elle vraie ? La couleur de peau du personnage principal est-elle indispensable ? Le récit reflète-t-il honnêtement la société, les races et les classes ? Nous aide-t-il à imaginer un monde plus coopératif et aimant ? »
Cette réinvention doit d’abord s’opérer derrière la caméra. L’authenticité du récit dépend de la diversité de ceux qui le racontent. Le seul fait d’élargir le casting ne changera rien si ce ne sont pas les mêmes personnes qui signent les chèques. Martinez aspire à ce que la représentation de la diversité devienne la norme, pas l’exception. Il rêve d’une comédie romantique à la « When Harry Met Sally » avec des acteurs bruns, d’une fantaisie futuriste afro-dominicaine rythmée par la bachata, d’une comédie de potes entre un Indien et un Portoricain, ou d’une histoire de deux jeunes Américains d’origine sud-asiatique sauvant la planète. Des récits où les personnages principaux bruns vivraient simplement leur vie, sans que leur origine ethnique soit le seul moteur de l’intrigue.
William Blake parlait de l’imagination comme d’une « vision divine ». Elle englobe le corps, la parole et l’esprit. L’acteur croit en la puissance des médias pour transformer nos imaginaires et bâtir un avenir différent. L’ancienne hostilité de la télévision envers son identité fait place aujourd’hui à sa présence régulière dans la sitcom de Fox, « Call Me Kat », avec ses boucles naturelles. Se retrouver sur ce médium qu’il regardait enfant avec tant d’admiration est une source de fierté, mais la question demeure : est-il un invité de passage ou un membre à part entière ?
Son objectif a toujours été d’utiliser Hollywood comme un tremplin pour créer l’art qu’il désire, exprimer ses idées et, espérons-le, permettre à d’autres de raconter leurs propres histoires. Si la réception des chèques est agréable, le véritable pouvoir réside dans la capacité à les signer. Et ce pouvoir ne changera que lorsque ceux qui les signent auront une apparence différente, « un peu moins de vieux hommes blancs hétérosexuels ». Il ne s’agit pas de « cocher des cases », mais d’honorer des récits qui permettent aux personnes de couleur d’être plus que de simples faire-valoir dans des histoires manquant de profondeur et d’originalité.
Aujourd’hui, sa relation avec le « code-switching » (adaptation du comportement pour s’intégrer) a évolué. Il a fait le choix conscient d’embrasser et d’arborer la texture naturelle de ses boucles, sans excuses. « C’est mon socle, là où je me retrouve », explique-t-il, précisant que toute adaptation future serait motivée par un rôle honnêtement représentatif de la société, et non par un scénario éculé nécessitant un énième cliché du « gangster repenti ».
Martinez lance un appel à ses confrères latinos et aux autres personnes de couleur à Hollywood : rester engagés, affirmer leurs limites et exiger la représentation qu’ils souhaitent. « Tant que le lion n’apprendra pas à écrire, toutes les histoires glorifieront le chasseur. C’est pourquoi le lion doit écrire. » Il les exhorte également à transformer leur soutien verbal en actions concrètes, rappelant que la présence de corps noirs ou bruns dans les réunions ne garantit pas la fin des systèmes de pouvoir discriminatoires ou l’exclusion. La question est de savoir si nous sommes réellement engagés dans une démarche antiraciste, même lorsque cela nous met mal à l’aise. En se soutenant mutuellement et en diversifiant ceux qui détiennent le pouvoir financier, il est possible de construire une représentation plus juste et plus vraie. Une voie qui permettra aux futures générations de se voir à l’écran sans devoir renoncer à leur identité. Car chacun mérite de trouver sa place.