Le Théâtre de la Jeunesse de Nijni Novgorod revisite le mythe d’Oblomov dans une mise en scène audacieuse, bousculant les interprétations traditionnelles du personnage, le dépeignant non pas comme un « homme superflu », mais comme une figure éternellement jeune confrontée à l’angoisse existentielle de l’âge adulte.
Dans un aggiornamento théâtral qui interroge la pertinence d’Oblomov à l’ère moderne, la pièce « Oblomov » du Théâtre de la Jeunesse de Nijni Novgorod propose une lecture novatrice du célèbre roman d’Ivan Gontcharov. Loin de l’image figée du parasite oisif forgée au XXe siècle, cette production, mise en scène par Filipp Gourievitch sur un texte de Lara Immortal, explore la complexité d’un protagoniste aux prises avec l’inertie et la peur de vivre.
Le nom d’Oblomov est depuis longtemps devenu synonyme de léthargie et de parasitisme, un concept social découlant d’une interprétation du XIXe siècle qui valorisait l’action et le progrès. Aujourd’hui, dans un contexte de réévaluation du passé, le personnage de Gontcharov est réexaminé. La pièce conserve le texte et les scènes du roman, mais les accents sont déplacés, offrant une perspective inédite sur le dilemme existentiel d’Ilya Ilitch.
Selon le metteur en scène Filipp Gourievitch, Oblomov est « un enfant éternel, perplexe face à la vie adulte ». La question centrale de la pièce est de savoir comment vivre quand chaque action semble dénuée de sens. Une figure maternelle omniprésente, interprétée par Anna Enskoï, hante la scène. Pantomime de l’amour maternel, elle apparaît comme un fantôme, une sorte de psychanalyste silencieuse qui commente les événements avec une distance énigmatique. Le sous-titre de la pièce, « Un rêve de vie », renforce cette atmosphère onirique et introspective.
Le personnage d’Oblomov, incarné par Igor Avrov, est présenté comme la quintessence du jeune homme contemporain, réticent à affronter les aléas de l’existence. Dans cette adaptation, il bénéficie d’un revenu constant issu de ses terres, passe ses journées à se prélasser, à lire et à fréquenter occasionnellement les théâtres. La pièce suggère qu’il pourrait saisir des opportunités lucratives, quitter son appartement parisien et fonder une famille, mais choisit de rester dans sa zone de confort, une attitude qui, selon la mise en scène, est loin d’être universellement condamnée.
Adaptant les circonstances à sa convenance, Oblomov trouve refuge et un semblant de sécurité auprès de la veuve Pshenitsyna (Irina Ekran). Sa transformation vestimentaire – passant du pardessus à une robe de chambre en velours, symbole d’un confort bourgeois – et ses tresses imposantes évoquent une origine terrienne et une générosité culinaire. La relation entre Oblomov et Pshenitsyna, subtilement suggérée dans le roman, est ici mise en scène avec une ironie décalée.
En contraste, la relation amoureuse d’Oblomov avec Olga Ilinskaïa (Kristina Kondrina) prend une dimension centrale. Leur liaison est le catalyseur qui le pousse à se confronter au monde extérieur. La peur viscérale de la douleur émotionnelle aurait conduit Ilya à saboter leur histoire, choisissant la sécurité d’un plaisir prévisible à l’instabilité des sentiments amoureux. Le bonheur, autrefois à portée de main, se révèle aussi fugace que le parfum des lilas.
La longueur inhabituelle de la pièce, presque le double de celle du personnage littéraire, reflète la stagnation intérieure du héros. Pourtant, Olga Ilinskaïa trouve finalement un partenaire en la personne de l’actif Stolz (Vladislav Tarnov). Dans ce qui pourrait être une évocation des souvenirs de Stolz concernant son propre père, une relation empreinte d’une froide indifférence se dessine. Andrei Ivanovich s’efforce de « ramener son ami à la vie », mais admet finalement, avec un certain désespoir, l’amour véritable qui l’habite.
La scénographie d’Olga Souslova et la conception lumière de Pavel Babine sont particulièrement remarquables. Un immense canapé modulable, qui se transforme en planche de surf pour un cardiogramme final tracé à la craie, domine l’espace. Oblomov et ses compagnons y grimpent et disparaissent, s’enfonçant dans l’espace entre les coussins. Des ventilateurs géants, dégageant une brume vaporeuse, accentuent la sensation d’errance et de quête vaine, chaque élément visuel étant une pièce d’un puzzle métaphorique.
Certaines métaphores, comme la branche de lilas ou la dévotion canine du serviteur Zakhar (Fiodor Borovkov), sont présentées de manière littérale. D’autres énigmes visuelles, peintes en lavande, restent volontairement énigmatiques. La pièce invite le spectateur, libéré des interprétations cinématographiques et scéniques antérieures, à décrypter ses propres significations. La pièce est recommandée à partir de 12 ans.