Un « trumpisme rationnel » pour gérer le déclin : l’élite américaine reinvente sa domination sur fond de ruines néolibérales. Tandis que l’ordre d’après-guerre froide montre ses limites, les stratèges américains, loin de proposer une refonte, cherchent à adapter les vieilles recettes de l’hégémonie à un monde en mutation. Analyse de cette tendance qui privilégie la gestion à l’imagination.
L’establishment de la politique étrangère américaine, dont la gestion de l’après-guerre froide est critiquée, semble aujourd’hui vouloir se réinventer en prônant un nouvel ordre post-néolibéral. Mais loin d’une véritable remise en question, cette proposition reprend des thèmes familiers, maquillés en versions « rationnelles » du nationalisme économique cher à Donald Trump. Les analyses d’Emily Kilcrease et Geoffrey Gertz (« Dites-moi comment se termine cette guerre commerciale ») ainsi que celles de Wally Adeyemo et Jeffrey Zoffer (« L’économie mondiale était déjà en ruine ») illustrent parfaitement cette mouvance. Elles témoignent d’un consensus bipartisan au sein des élites, dont l’objectif n’est pas tant de repenser l’hégémonie américaine que d’en gérer le déclin, tout en feignant de la revitaliser.
Le « trumpisme rationnel » à la sauce démocrate
Emily Kilcrease et Geoffrey Gertz, affiliés au Center for a New American Security (CNAS), un think tank proche du Parti démocrate pour les questions de sécurité nationale, s’adressent à un public de professionnels soucieux de l’érosion de la domination américaine face à la montée en puissance de la Chine. Leur message se veut rassurant : l’ordre libéral serait sauvable si l’Amérique adoptait les méthodes de Trump, mais avec la pensée d’Harvard. Leur vision du monde simplifie la réalité en distinguant des États « bons » et « mauvais », occultant ainsi le rôle des entreprises et des dynamiques de classe. Dans ce schéma, les États vertueux devraient se défendre contre les « agissements » de la Chine en sacrifiant l’efficacité économique au profit de la sécurité.
Leur proposition la plus marquante est l’abandon du principe de la nation la plus favorisée, fondement du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) et de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), au profit d’échanges préférentiels entre partenaires jugés « dignes de confiance ». Le CNAS, dans ses simulations, aboutit sans surprise à une conclusion auto-servie : si Washington renforce ses tarifs douaniers, les autres pays céderaient par crainte de perdre l’accès au marché américain. La coercition se mue ainsi en crédibilité. Le message implicite à destination de l’establishment démocrate est clair : les intuitions de Trump étaient bonnes, seule manquait la discipline. La mission serait donc d’appliquer le protectionnisme avec plus de succès. C’est là toute la faiblesse du « trumpisme rationnel » : l’illusion qu’une gestion compétente puisse racheter une coercition impériale. Face à cela, la politique industrielle édulcorée de l’administration Biden paraît presque audacieuse.
Une économie mondiale « en ruine » réinventée
Wally Adeyemo, secrétaire adjoint au Trésor sous l’administration Biden, et Jeffrey Zoffer tentent de dresser un tableau général des transformations économiques mondiales. Ils identifient une « seconde grande transformation » débutant avec le retrait du dollar de l’or par Nixon et la fin du contrôle des capitaux par George Shultz. Cependant, la véritable mutation réside dans le néolibéralisme, et non dans le désengagement des États-Unis de l’étalon-or. La libéralisation des flux de capitaux dans les années 1970 et le choc Volcker des années 1980 n’ont pas modernisé l’économie mondiale ; ils l’ont financiarisée, renforçant la domination du dollar par la dette et l’austérité.
La nostalgie d’Adeyemo et Zoffer pour une mondialisation basée sur des règles masque un fait simple : ces règles ont été conçues par les États-Unis et leurs partenaires du G7 pour accroître le pouvoir des entreprises. Leur regret que l’OMC « ait laissé tomber les bons pays » en permettant à la Chine de subventionner ses exportations sonne creux face aux subventions agricoles américaines et au protectionnisme militaro-industriel. Leur solution – un système de vote pondéré, calqué sur celui du FMI (Fonds monétaire international) et de la Banque mondiale – officialiserait cette hiérarchie, reléguant les membres les plus faibles au rang de simples exécutants plutôt que de décideurs. Les aspirations libérales du milieu du siècle, en matière de droits du travail, de normes environnementales ou de développement, seraient ainsi reléguées au passé. Ce qui subsiste, c’est une justification polie pour exclure la Chine et réaffirmer la primauté américaine.
Le déclin sans la transformation
L’essai de Robert Keohane et Joseph Nye, « La fin du long siècle américain », offre le cadre théorique de cette vision managériale du monde. Autrefois promoteurs de « l’interdépendance complexe » comme vecteur de coopération, ils admettent désormais que cette interdépendance a été transformée en arme. Les États-Unis utiliseraient leur position asymétrique – contrôle des marchés, de la technologie et des garanties de sécurité – pour obtenir des concessions plutôt que pour bâtir des institutions. Ce glissement érode le soft power, le consentement qui masquait auparavant la coercition. Pourtant, leur conclusion n’est pas de remettre en cause l’hégémonie américaine, mais d’appeler à sa réhabilitation. Ils souhaitent restaurer un « leadership responsable », comme si le système pouvait être « désintoxiqué » par une meilleure gestion. La politique se résume à de l’administration, l’idéologie à une communication de crise.
En tant que politologues, Keohane et Nye ne seraient pas intéressés par la « vision ». Or, une politique dénuée de vision se noie dans la gestion du statu quo – une complaisance managériale qui, ironiquement, a engendré le phénomène Trump. Leur critique du trumpisme est donc politiquement inopérante : elle diagnostique le changement, mais se révèle incapable, voire réticente, à imaginer, et encore moins à envisager, une véritable transformation. C’est dans ce contexte que l’analyse de Paul Krugman, « L’économie américaine est dans une pire situation qu’elle n’en a l’air », vient clore le tableau. Le prétendu boom de l’intelligence artificielle enrichirait une minorité, tandis que la classe ouvrière stagnerait. La croissance des salaires est à la traîne, les impayés sur les crédits automobiles et les cartes de crédit grimpent, et le chômage de longue durée augmente. La consommation repose de plus en plus sur les dépenses du quintile supérieur. Sous la surface de l’innovation se cache une profonde stagnation. Si c’est sur ce marché que les exportateurs du monde entier tentent désespérément de vendre, alors les fondations de l’empire sont sapées.
Pendant toute l’ère néolibérale, le capitalisme américain a reposé sur la sous-traitance à l’étranger et l’endettement intérieur. Ce système, qui extrait de la valeur des chaînes d’approvisionnement mondiales, recycle les importations bon marché pour apaiser les consommateurs nationaux. Le désastre social qui en découle – précarité économique, endettement et désagrégation des communautés – alimente directement la politique revancharde de MAGA (Make America Great Again).
Une technocratie sans imagination
À travers ces différentes analyses, une tendance se dégage : le remplacement de la politique par la technocratie. La réponse des décideurs de politique étrangère à chaque crise consiste à la « rationaliser ». Leur nostalgie d’un ordre fondé sur des règles n’est en réalité que le regret d’une époque où ces règles masquaient la domination américaine sous le vernis de la bienveillance mondiale. Stephen Walt, dans « L’enfer des bonnes intentions », avait déjà révélé comment les prétendus réalistes et libéraux américains avaient transformé la politique étrangère en une caste élitiste, coupée de toute responsabilité publique. La nouvelle génération reproduit la même erreur. Ils ont brisé l’ordre d’après-guerre froide et s’apprêtent maintenant à mal gérer l’ordre post-néolibéral. Le drame n’est pas leur manque d’expertise, mais plutôt leur déficit d’imagination. Ils savent décrire le déclin, mais pas la transformation ; ils peuvent prêcher la responsabilité, mais pas la justice. Leur « trumpisme rationnel » incarne le visage intellectuel d’un ordre en déliquescence, persuadé qu’il mérite encore de gouverner le monde.