La « récession promise » a dominé les discussions économiques pendant trois ans, alimentant les prédictions de ralentissement chez les experts, les investisseurs et même les stratèges de Wall Street. Pourtant, à l’aube de 2025, l’économie américaine résiste, affichant un chômage bas et des marchés boursiers à des sommets historiques, déjouant ainsi les scénarios les plus pessimistes.
Cette résilience inattendue soulève une question cruciale : l’économie a-t-elle définitivement évité le piège de la récession, ou un ralentissement se cache-t-il, masqué par des interventions politiques et des dépenses budgétaires massives ? La réponse à cette interrogation est essentielle pour toute stratégie d’investissement, car les deux scénarios – récession ou absence de récession – présentent des probabilités, des risques et des implications distincts.
Pourquoi l’ombre de la récession plane encore
Plusieurs indicateurs traditionnels continuent de suggérer un risque de ralentissement économique. L’inversion de la courbe des rendements, notamment, a été un prédicteur fiable de récessions aux États-Unis depuis les années 1960. L’inversion débutée en 2022, particulièrement profonde et prolongée, laisse présager une contraction économique future, même si le décalage temporel peut varier.
Parallèlement, le secteur manufacturier américain affiche une faiblesse persistante, évoluant en territoire de contraction pendant la majeure partie des trois dernières années. Historiquement, un tel déclin dans l’industrie se répercute sur les bénéfices des entreprises, l’emploi et la confiance des consommateurs.
Le resserrement monétaire opéré par la Réserve fédérale, bien qu’en vigueur, opère avec un décalage temporel connu. L’effet de la hausse la plus agressive des taux depuis quatre décennies continue de se faire sentir sur les marchés du crédit, les dépenses des ménages et les bilans des entreprises. Les distorsions post-pandémiques et les plans de relance budgétaire massifs ont pu prolonger ce délai, mais l’impact final de cette politique ne peut être ignoré.
Les déficits budgétaires creusés par Washington, qui a maintenu des politiques de relance malgré une économie en croissance, ont soutenu l’activité mais ont également fait grimper les ratios dette/PIB à des niveaux qui pourraient, à terme, contraindre la marge de manœuvre budgétaire. Ce « coup de fouet » artificiel par le déficit n’est pas durable et peut nuire à la croissance à long terme.
Enfin, les valorisations actuelles des marchés boursiers, particulièrement dans le secteur technologique, semblent anticiper une situation économique parfaite. Si la croissance venait à vaciller, même légèrement, la correction pourrait être amplifiée par l’effet de multiples déjà tendus.
En prenant en compte ces éléments, la probabilité d’une récession au cours des 12 à 18 prochains mois est estimée aux alentours de 55 %.
Les forces qui pourraient détourner la tempête
Cependant, les arguments en faveur d’une absence de récession ne manquent pas. La principale raison de cette résilience réside dans les dépenses, tant des consommateurs que du gouvernement, qui se sont révélées plus robustes que prévu. L’énorme quantité de liquidités injectée dans l’économie après la pandémie a soutenu l’activité, créant d’énormes distorsions dans les données.
Malgré la hausse des taux d’intérêt, les ménages ont bénéficié de leur épargne excédentaire accumulée durant la pandémie, d’une augmentation de la valeur de leur patrimoine immobilier et boursier, et d’un marché du travail tendu qui a maintenu les salaires nominaux à un niveau élevé. Ces facteurs ont permis aux ménages de continuer à dépenser, soutenant ainsi le Produit Intérieur Brut (PIB).
Parallèlement, les déficits gouvernementaux ont injecté des sommes sans précédent dans le système, en dehors des périodes de crise. Les investissements dans les infrastructures, les initiatives de politique industrielle et les dépenses sociales ont fourni un soutien continu. En d’autres termes, Washington a agi comme un « stimulus d’urgence » permanent, empêchant les mécanismes classiques de récession de se déclencher.
De plus, la structure même de l’économie américaine a évolué. L’économie est désormais plus axée sur les services qu’auparavant. Bien que la faiblesse manufacturière soit notable, elle ne représente qu’environ 30 % de l’économie aujourd’hui, contre près de 70 % dans les années 1970. C’est le secteur des services, qui, bien que parfois sous pression, n’est pas entré en territoire de récession.
Les entreprises américaines ont également fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation. Ayant profité des taux d’intérêt bas en 2020-2021 pour refinancer leur dette, leurs bilans sont globalement plus solides. Cela a atténué la pression immédiate de la hausse des taux directeurs. Ce scénario pourrait toutefois être plus précaire pour les petites et moyennes entreprises, dont le risque de faillite augmente lors du refinancement de leur dette, affectant potentiellement la croissance économique sans pour autant garantir une récession.
Enfin, la Réserve fédérale elle-même a démontré une volonté de réagir rapidement. Après une période de resserrement agressif, la Fed a amorcé un cycle de baisses en septembre, signalant que la « gestion des risques » et la prévention de dommages économiques inutiles étaient devenues des priorités. Ce filet de sécurité a apporté un soutien psychologique aux marchés et aux entreprises.
Ces soutiens structurels et politiques pourraient permettre aux États-Unis d’éviter une récession traditionnelle. La croissance pourrait ralentir, les gains de productivité (notamment grâce à l’intelligence artificielle et à l’automatisation) pourraient soutenir les marges, et l’expansion pourrait se prolonger au-delà des attentes des sceptiques. Cependant, ce scénario n’est pas garanti, et la probabilité d’une absence de récession au cours des 12 à 18 prochains mois est estimée à 45 %.
Implications pour les marchés financiers
Pour les investisseurs, les probabilités plutôt que les prédictions sont la clé. Que l’économie glisse ou non vers la récession, la volatilité devrait rester élevée, rendant la gestion des risques primordiale. Il est également important de noter que les marchés financiers peuvent connaître des corrections de 5, 10, voire 20 % indépendamment de la survenue d’une récession.
Si un scénario de récession se concrétise, les valorisations boursières pourraient se contracter, les estimations de bénéfices baisser, et les actifs à risque se déprécier. Dans ce cas, les secteurs défensifs comme les services publics, les biens de consommation de base et la santé pourraient surperformer. Les bons du Trésor, qui avaient été largement délaissés en 2022, redeviendraient probablement un refuge, leur rendement diminuant dans un contexte de fuite vers la sécurité.
Si, en revanche, le scénario d’une absence de récession se réalise, les marchés ne seront pas pour autant à l’abri. Les corrections sont courantes et peuvent affecter la performance des portefeuilles et la psychologie des investisseurs. Avec une grande partie du récit d’un « atterrissage en douceur » déjà intégrée dans les prix, le risque de correction demeure élevé. Les valorisations, historiquement liées à des périodes de croissance solide et généralisée, laissent peu de marge de sécurité ; même des déceptions modestes pourraient déclencher des mouvements baissiers.
La gestion des risques demeure donc le maître mot. L’investissement ne consiste pas à faire des prédictions audacieuses, mais à aligner les portefeuilles sur les probabilités, à se protéger contre les risques de baisse et à participer aux hausses lorsque celles-ci se présentent.
Dans le contexte actuel, cela implique de rester prudent, même lorsque les marchés atteignent de nouveaux sommets. Il faut réduire l’exposition lorsque les valorisations sont tendues, maintenir une allocation saine à la trésorerie et aux titres à revenu fixe, et être sélectif dans son exposition aux actions. Il est crucial de reconnaître que les deux scénarios – récession et absence de récession – sont plausibles et de se positionner en conséquence.
Il est également essentiel de retenir la leçon plus large : les économistes ont un historique médiocre dans la prévision des récessions. En 2007, deux tiers d’entre eux n’en avaient pas anticipé. En 2022, deux tiers pensaient qu’une récession était imminente. Dans les deux cas, ils se sont trompés. Pourquoi ? Parce que l’économie n’est pas une machine prévisible, mais un système complexe et adaptatif, façonné par le comportement humain, les interventions politiques et les chocs imprévus. Si les modèles économiques peuvent suggérer des évolutions probables, la réalité a souvent sa propre manière de nous surprendre.
Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer les indicateurs économiques. Les courbes de rendement, les enquêtes manufacturières et les écarts de crédit contiennent des informations précieuses. Cependant, il convient de les considérer comme des pièces d’une mosaïque plus large, et non comme des vérités absolues.
En tant qu’investisseur, l’humilité est une vertu cardinale. Le marché ne nous doit pas la clarté. Le travail n’est pas de connaître l’avenir avec certitude, mais de naviguer dans l’incertitude avec discipline.
Alors, laissons de côté la « récession promise » et concentrons-nous sur l’essentiel.