Publié le 2024-02-12 10:39:00. L’influence étrangère est une réalité géopolitique constante, mais les critiques à ce sujet manquent souvent de nuance et d’honnêteté intellectuelle, en particulier lorsqu’elles ignorent les propres actions des grandes puissances. L’analyse de Rappler soulève la question de la cohérence dans le discours sur l’ingérence.
- Les grandes puissances cherchent naturellement à étendre leur influence sur la scène internationale, que ce soit militairement, économiquement, culturellement ou informationnellement.
- Les États-Unis, comme d’autres, exercent une influence significative sur les médias étrangers par divers canaux, parfois discrets, parfois institutionnels.
- La vulnérabilité des Philippines réside moins dans la propagande étrangère que dans sa propre tendance à réagir émotionnellement aux enjeux géopolitiques et à adopter des points de vue extérieurs sans esprit critique.
La question de l’influence étrangère est au cœur des débats géopolitiques contemporains. Pourtant, selon une analyse récente, les critiques à ce sujet sont souvent empreintes d’une naïveté voire d’une hypocrisie flagrante, en particulier lorsqu’elles se concentrent sur certains acteurs tout en ignorant les pratiques similaires d’autres.
John Mearsheimer, spécialiste des relations internationales, souligne que les grandes puissances sont naturellement enclines à étendre leur sphère d’influence là où elles perçoivent des intérêts stratégiques. Il ne s’agit pas d’une théorie du complot, mais d’une réalité géopolitique fondamentale. Cette influence se manifeste non seulement sur le plan militaire, mais également sur les plans politique, économique, culturel et informationnel. Chaque grande puissance agit ainsi car l’influence façonne la sécurité, les alliances et le positionnement mondial à long terme.
Les États-Unis, par exemple, exercent une influence considérable sur les écosystèmes médiatiques étrangers à travers divers canaux. Cela inclut le financement de programmes journalistiques via des agences de développement, le soutien aux ONG médiatiques et aux initiatives en faveur de la liberté de la presse, l’influence culturelle par le biais de l’éducation et des programmes d’échange, la formation de journalistes selon les normes occidentales, la domination du divertissement mondial et de la langue anglaise, ainsi que des opérations de renseignement historiques menées pendant la guerre froide. Nombre de ces programmes promeuvent des valeurs démocratiques et contribuent au renforcement des normes journalistiques à travers le monde. Cependant, prétendre qu’ils ne façonnent pas également des discours alignés sur les intérêts stratégiques américains serait illusoire.
L’influence la plus insidieuse n’est pas la propagande directe, mais plutôt l’adoption inconsciente de certaines visions du monde provenant d’écosystèmes externes. Cela se produit à travers les cadres académiques, la formation professionnelle, la consommation culturelle, les algorithmes des plateformes et les structures de financement des médias. Au moment où l’influence devient visible, elle est déjà normalisée.
L’exemple de la pandémie de Covid-19 illustre cette réalité. Un rapport d’enquête de Reuters a révélé que des éléments de l’armée américaine auraient créé des campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux pour discréditer les vaccins chinois, alors que les États-Unis réservaient les vaccins Pfizer et Moderna à leur propre population.
Les Philippines ont également été confrontées à des vagues de récits suspects. On se souvient notamment des informations ayant circulé au moment du déploiement de systèmes de missiles américains dans le cadre de l’Enhanced Defense Cooperation Agreement (EDCA), affirmant la présence de « centaines » d’étudiants chinois à Cagayan. Ces rapports ont suscité l’inquiétude et l’anxiété en matière de sécurité, mais des éclaircissements ultérieurs ont suggéré que les chiffres étaient exagérés et que la question a rapidement disparu des gros titres. Était-ce une coïncidence, une surestimation ou une manipulation narrative ?
Le véritable enjeu n’est pas tant la Chine contre l’Amérique, mais plutôt la capacité des Philippines à comprendre que toutes les grandes puissances cherchent à façonner les récits, à exercer une influence et à défendre leurs intérêts. Les Philippines doivent apprendre à filtrer l’information, à équilibrer les perspectives et à développer une pensée stratégique indépendante.
La plus grande vulnérabilité du pays réside dans sa tendance à réagir émotionnellement aux enjeux géopolitiques, à refléter les points de vue extérieurs et à considérer la concurrence mondiale pour le pouvoir comme un simple divertissement ou un enjeu partisan. Pour parvenir à une véritable souveraineté, les Philippines doivent cultiver une pensée stratégique autonome et ne pas se contenter de s’aligner sur l’influence qui lui semble la plus confortable.
Critiquer l’influence étrangère est légitime, mais le faire en ignorant des décennies de comportement similaire de la part de nos alliés n’est pas du journalisme d’investigation. C’est de l’indignation sélective. Les Philippines méritent un dialogue national plus approfondi, plus mûr et plus équilibré. Car dans un monde de superpuissances concurrentes, le plus grand danger n’est pas l’influence elle-même, mais de ne pas savoir quand nous sommes influencés.