Une exposition inédite à Poster House, à New York, met à l’honneur l’œuvre méconnue de Peter Strausfeld, un artiste allemand naturalisé britannique dont les affiches percutantes ont marqué l’identité visuelle de l’Academy Cinema de Londres pendant des décennies.
L’exposition, intitulée « Art for Art House : The Posters of Peter Strausfeld », offre aux visiteurs une plongée dans l’univers graphique singulier de cet artiste né à Cologne en 1910. Strausfeld, nourri par l’expressionnisme allemand, a quitté l’Allemagne en 1938, fuyant le régime nazi. Après une brève période d’internement en tant qu' »ennemi étranger » sur l’île de Man au début des années 1940 – une expérience qui a paradoxalement créé un creuset culturel exceptionnel réunissant artistes, musiciens et intellectuels comme Kurt Schwitters – il s’est installé en Grande-Bretagne.
C’est sur l’île de Man qu’il rencontre George Hoellering, un producteur et réalisateur autrichien. Ensemble, ils réalisent des films d’animation pour l’effort de guerre britannique avant que Hoellering ne prenne la direction de l’Academy, un cinéma londonien situé sur Oxford Street, en 1944. Ce cinéma, qui existait depuis 1906 sous différents noms, s’était progressivement spécialisé dans le cinéma européen.
L’Academy, sous la direction de Hoellering jusqu’à sa mort en 1980, est rapidement devenu un lieu incontournable pour les cinéphiles en quête de films audacieux et originaux. Cette réputation est indissociable des affiches créées par Strausfeld, diffusées non seulement devant le cinéma, mais également dans les stations de métro londoniennes. « Hoellering n’a jamais produit une affiche sans Strausfeld, et Strausfeld n’a jamais conçu une affiche pour quiconque d’autre que Hoellering », souligne Michael Lellouche, dont la collection privée constitue le cœur de l’exposition, dans l’introduction du livre accompagnant l’événement.
Bien qu’ayant enseigné à Brighton College of Art pendant de nombreuses années, c’est son travail pour l’Academy qui révèle l’attrait particulier de Strausfeld. Ses affiches se distinguent par l’absence d’imagerie photographique, même lorsqu’elles s’inspirent de photos de production. Il privilégie la linogravure, une technique qui lui permet d’obtenir des lignes nettes et des contrastes forts, sans fioritures. Les couleurs sont réduites au minimum, mais leur impact est saisissant.
L’exposition présente des exemples frappants de son style, comme l’affiche de 1973 pour « Le Mariage rouge » de Claude Chabrol, qui ne comprend que deux figures fixes et trois couleurs : le noir, le blanc et le rouge sang. L’affiche affiche également le numéro de téléphone du cinéma : « Academy Cinema Two, Oxford Street – 437 5129 ». Une audace rare, qui rappelle l’idée d’Edward Hopper ajoutant un code postal à « Nighthawks » pour les insomniaques en quête d’un café.
L’œuvre de Strausfeld se distingue par son caractère unique : des images créées par un seul artiste, pour un seul film, dans un seul cinéma. Bien que des exemples similaires existent – Josef Fenneker a conçu des affiches pour le Marmorhaus à Berlin à partir de 1918 – cette approche est peu commune. L’exposition à Poster House promet donc une découverte pour la plupart des visiteurs. Les amateurs d’art graphique, en particulier, devraient apprécier la confiance et la force expressive de Strausfeld, qui rappellent les gravures sur bois de Félix Vallotton, notamment sa série « Intimités » (1897-1898).
Le parallèle est frappant, que ce soit dans l’affiche pour « Le Boucher » de Chabrol, où un couple épuisé s’appuie l’un sur l’autre, ou pour « Tristana » de Luis Buñuel, qui met en scène le profil de Catherine Deneuve sur un fond vert plat.