Publié le 25 octobre 2025 10:56:00. Face à une crise migratoire persistante, le Danemark a adopté une politique d’asile radicalement restrictive, faisant du retour au pays l’objectif principal, et non l’intégration. Cette approche, saluée par certains conservateurs allemands, suscite un vif débat au sein du SPD, qui s’interroge sur la pertinence de ce « modèle danois » pour son propre avenir politique.
- Le Danemark vise à décourager l’arrivée et le séjour des demandeurs d’asile, en privilégiant leur retour dans leur pays d’origine.
- Cette politique, qualifiée d' »exemplaire » par certains politiques allemands, se traduit par des permis de séjour limités, des conditions d’obtention de la résidence permanente renforcées et une sévérité accrue envers les réfugiés reconnus.
- Si le « modèle danois » séduit une partie de la classe politique allemande, des études récentes remettent en question son efficacité et sa pertinence, notamment pour le parti social-démocrate allemand (SPD).
Longtemps perçue avec surprise, la politique migratoire danoise a gagné des admirateurs dans plusieurs capitales européennes, y compris en Allemagne. Des figures politiques comme le chancelier Friedrich Merz (CDU) et le ministre fédéral de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU) n’hésitent pas à louer le caractère « exemplaire » ou « important » de l’approche danoise, y voyant un exemple à suivre pour l’Allemagne. Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large de durcissement des politiques d’asile au sein de l’Union européenne.
Dès 2015, avant le « changement de paradigme » opéré en 2019 sous Mette Frederiksen, le Danemark avait déjà entamé une voie restrictive. L’ancien Premier ministre libéral-conservateur Lars Løkke Rasmussen avait alors déclaré vouloir limiter les arrivées futures. Cette orientation s’est traduite par une réduction des allocations pour les demandeurs d’asile, l’octroi privilégié de permis de séjour temporaires et des entraves au regroupement familial.
Le retour au pays comme objectif
Depuis le « Paradigm Shift Act » de 2019, la priorité est officiellement donnée au retour dans le pays d’origine plutôt qu’à l’intégration. Les demandeurs d’asile reconnus ne reçoivent désormais qu’un permis de séjour limité à un ou deux ans, plus facilement révocable. Parallèlement, les critères pour obtenir un permis de séjour permanent ont été considérablement durcis, exigeant au minimum huit ans de présence, un emploi stable et une maîtrise approfondie de la langue danoise.
En 2021, des centaines de réfugiés syriens ont vu leur statut de protection révoqué, certaines régions de Syrie, notamment autour de Damas, ayant été déclarées sûres par les autorités danoises, malgré la persistance du régime d’Assad. Pour ceux qui ne pouvaient être expulsés, le Danemark a mis en place des centres de rétention, dits centres de retour, destinés à les « motiver » à quitter le territoire. Des inspections du Conseil de l’Europe ont qualifié les conditions de vie dans le centre d’Ellebæk de pires que celles des prisons russes.
Un climat d’incertitude
Cette politique a créé un climat d’insécurité permanente pour les réfugiés, comme le souligne une étude du projet de recherche « Boundary Work » de l’Université de Copenhague. Les bénévoles et les travailleurs sociaux rencontrent des difficultés accrues pour faciliter l’intégration, de nombreux réfugiés hésitant à solliciter de l’aide par crainte de compromettre leurs chances d’obtenir un permis de séjour.
Même l’obtention d’un permis de séjour permanent ou la naturalisation ne met pas à l’abri des mesures d’intégration strictes. L’attribution obligatoire d’un lieu de résidence et le ciblage des quartiers comptant une forte proportion d' »immigrants non occidentaux et de leurs descendants » (plus de 50%) relèvent de la « loi sur les ghettos ». Cette législation permet des peines plus sévères et peut mener à des relogements forcés.
Ces mesures portent leurs fruits : seulement 860 personnes ont bénéficié d’une protection au Danemark l’année dernière, un chiffre historiquement bas. Le ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, Dybvad Bek, a salué cette « politique étrangère stricte », la considérant comme essentielle pour la cohésion sociale du pays et pour maintenir un afflux de demandeurs d’asile gérable. Le politologue Christian Albrekt Larsen, de l’université d’Aalborg, note cependant que l’intégration au Danemark se déroule relativement bien, en partie grâce au faible nombre d’immigrés, permettant ainsi des rencontres plus fréquentes entre Danois et immigrés à tous les niveaux de la société.
Intégration et fermeture
Un large consensus règne désormais au Danemark sur le fait qu’une intégration réussie passe par une forme d’isolement des nouveaux arrivants, une position soutenue même par la gauche écologiste. Christian Albrekt Larsen explique cet alignement par plusieurs facteurs : contrairement à d’autres pays, le parti d’extrême droite Dansk Folkeparti (DF), fondé dans les années 1990, n’est pas associé à un passé fasciste, ce qui a permis de détabouiser les positions droitières. Par ailleurs, une croyance répandue veut que l’État-providence danois repose sur une homogénéité ethnique, à préserver par une politique d’immigration restrictive.
Un autre élément déterminant fut la « crise des caricatures de Mahomet » en 2005. La publication par le quotidien danois Jyllands-Posten de dessins représentant le prophète islamique avec une bombe dans son turban a provoqué la pire crise de politique étrangère du Danemark depuis la Seconde Guerre mondiale, entraînant des émeutes dans le monde musulman et un ressentiment persistant envers les musulmans.
Un modèle dans l’UE
Copenhague se réjouit du durcissement généralisé des politiques d’asile dans l’UE. Le ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration, Dybvad Bek, a déclaré en juin que cette convergence était positive, car elle permettrait ensemble un meilleur contrôle des flux migratoires vers l’Europe. Le gouvernement danois pousse également à l’externalisation des procédures d’asile vers des pays tiers et à l’internement des demandeurs déboutés dans des centres d’expulsion hors d’Europe, un projet soutenu par la Commission européenne et une majorité d’États membres.
Cependant, l’Allemagne n’a repris que partiellement les mesures les plus extrêmes du Danemark. Si les permis de séjour pour les demandeurs d’asile reconnus sont initialement limités, ils sont presque systématiquement prolongés. L’Allemagne ne dispose pas non plus de centres de retour ni de loi sur les ghettos. Pour l’heure, le « modèle danois » sert surtout de référence aux conservateurs et aux partis de droite allemands pour orienter le débat sur la politique migratoire.
Obstacles juridiques en Allemagne
« Certaines des mesures prises par le Danemark ne seraient pas légalement possibles en Allemagne », explique Wiebke Judith, porte-parole juridique de ProAsyl. Le Danemark bénéficie d’un statut juridique spécial au sein de l’UE, négocié avant son adhésion, qui lui permet notamment d’accepter des demandeurs d’asile reconnus avec un permis de séjour temporaire. L’Allemagne, en revanche, est soumise à des réglementations européennes et à sa Loi fondamentale plus strictes. Néanmoins, « certaines personnes y trouvent leur inspiration », nuance Judith.
La politique d’asile danoise séduit particulièrement les sociaux-démocrates allemands. C’est en effet le Socialdemokratiet, l’équivalent danois du SPD, qui a façonné la politique d’asile actuelle du pays. Ses résultats électoraux sont impressionnants : le parti a récemment obtenu plus de 27% des voix, soit plus du double du deuxième parti, contrastant avec les quelque 15% du SPD allemand dans les sondages actuels.
Limites du « modèle danois »
Le terme de « modèle danois » est omniprésent dans les débats au sein du SPD, l’idée étant que le succès électoral des sociaux-démocrates danois pourrait être reproduit en Allemagne par une alliance entre une politique sociale de gauche et une politique migratoire de droite.
Cette stratégie n’a cependant pas encore convaincu le SPD dans son ensemble. Face à une baisse continue des sondages, la Fondation Ebert, proche du SPD, a commandé une étude sur les opportunités et les risques de cette approche. Le rapport conclut clairement contre l’adoption de la stratégie danoise, tant d’un point de vue tactique qu’en théorie démocratique. L’étude suggère que c’est le « profil clairement de gauche en politique sociale et économique » qui explique le succès de la social-démocratie danoise, et non une politique migratoire restrictive.
Il serait erroné de croire que les sociaux-démocrates danois ont adopté une ligne dure en matière d’asile uniquement par calcul électoral. Selon le politologue Christian Albrekt Larsen, le changement de 2019 ne relève pas d’une stratégie politique, mais d’une conviction profonde de la nouvelle génération de la social-démocratie, incarnée par Mette Frederiksen.