L’ère de la liberté numérique s’achève-t-elle ? Partout dans le monde, les gouvernements resserrent leur contrôle sur Internet, marquant un tournant comparable à la « réaction thermidorienne » qui a suivi la Révolution française.
Quelques années après le début de la Révolution française, la France a connu une période de modération politique, où la bourgeoisie a repris le pouvoir. Aujourd’hui, les historiens utilisent cette expression pour décrire le moment où un régime révolutionnaire radical est remplacé par un régime plus conservateur. De même, après une période d’expansion numérique relativement libre, de nombreux pays mettent en place des mesures de censure et de contrôle en ligne.
La Chine est souvent citée comme l’exemple le plus frappant de cette tendance, avec son « Grand Pare-feu », mis en place dès 1998. Les autorités chinoises, citant la nécessité de maintenir la stabilité sociale, ont créé un Internet national distinct, fortement contrôlé. L’Iran a également eu recours à des coupures d’électricité lors de troubles sociaux, tandis que la Russie a adopté des lois renforçant le contrôle de l’État sur le réseau.
Pendant longtemps, les démocraties libérales ont dénoncé ces pratiques, se présentant comme les défenseurs de la liberté d’expression en ligne. Cependant, au cours des cinq dernières années, ces mêmes démocraties ont progressivement renforcé leur propre contrôle sur Internet, en réponse à des crises telles que la pandémie de Covid-19, aux débats sur le changement climatique, et aux révélations concernant des affaires comme celle des fichiers Twitter et de l’ordinateur de Hunter Biden.
Deux événements récents ont particulièrement accéléré cette tendance : la crise du Covid-19 et le scandale Epstein. Les mesures prises pendant la pandémie, perçues par certains comme une tentative de surveillance généralisée, ont suscité une méfiance accrue envers les gouvernements. Le scandale Epstein, quant à lui, a mis en lumière la corruption des élites occidentales, érodant davantage la confiance du public.
Aujourd’hui, de nombreuses démocraties libérales, notamment en Europe, envisagent une réglementation plus stricte des réseaux sociaux, officiellement pour lutter contre la pédophilie. En France, les bureaux de X (anciennement Twitter) ont même été perquisitionnés et Elon Musk a été convoqué à des audiences. Des enquêtes fiscales ciblent également les personnes exprimant des opinions controversées en ligne.
Si les États-Unis, en vertu du Premier Amendement de leur Constitution, offrent encore un niveau de liberté en ligne relativement élevé, le concept de « fenêtre d’Overton » – qui décrit l’évolution de l’acceptabilité des idées – reste en vigueur partout. Un sondage récent de YouGov a révélé qu’une majorité d’Européens seraient favorables à l’interdiction de X si la plateforme ne respectait pas les règles de l’Union européenne.
L’autocensure joue également un rôle croissant dans cette « réaction cyber-thermidorienne ». Alors que les générations précédentes ont grandi avec un Internet relativement libre, les générations futures pourraient évoluer dans des « cyber-clusters », avec leurs propres réseaux sociaux et une réalité filtrée par leur sphère d’influence géographique. Des plateformes comme WeChat (Chine), Line (Japon) et MAX (Russie) illustrent cette tendance.
Internet a libéré les individus d’une certaine manière, mais cet outil est désormais de plus en plus contrôlé, remettant en question l’ordre mondial unipolaire. Cette situation ressemble de plus en plus à une nouvelle guerre de tranchées, où l’information est devenue un enjeu stratégique majeur.