À Battery Park City, dans le Lower Manhattan, une œuvre d’art public singulière commémore une tragédie qui a marqué l’histoire de l’Irlande et de ses diasporas : le Mémorial irlandais de la faim. Composé de pierres, de terre et de mousse, ce monument se dresse fièrement face à la rivière Hudson, rappelant la Grande Famine du milieu du XIXe siècle. Ce fléau a causé la mort d’au moins un million de personnes et a poussé des millions d’autres à émigrer, notamment vers New York.
La singularité de la Grande Famine réside dans l’ampleur de sa commémoration, avec plus d’une centaine de monuments érigés en Irlande et à travers le monde. D’autres famines, bien plus meurtrières comme celle du Bengale en 1943 ou la famine chinoise de 1959-1961, ne bénéficient généralement pas d’une telle attention mémorielle publique.
Un passé marqué par la faim, un présent marqué par l’abondance
Pourtant, l’histoire humaine est jalonnée de catastrophes alimentaires. Les chercheurs estiment qu’environ 140 millions de personnes sont mortes de faim depuis 1870. En remontant plus loin dans le temps, les famines étaient encore plus fréquentes et dévastatrices. Au début du XIVe siècle, une terrible famine a ravagé l’Europe du Nord, emportant jusqu’à 12 % de sa population en quelques années. Même en dehors des périodes de famine aiguë, la disponibilité de nourriture représentait une contrainte constante pour les populations.
Aujourd’hui, bien que la sous-nutrition reste un problème majeur, les famines proprement dites sont devenues plus rares. Elles sont davantage le résultat d’échecs d’accès à la nourriture que de mauvaises récoltes. C’est l’une des grandes réussites de l’ère moderne, souvent oubliée.
Les bonnes nouvelles se confirment : selon les dernières estimations, le monde est en passe de produire une quantité record de céréales cette année. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) prévoit des niveaux de production sans précédent pour le blé, le maïs et le riz lors de la saison agricole 2025-2026. Ces données s’accompagnent d’un ratio stocks mondiaux/utilisation d’environ 30,6 %, signifiant que nous produisons près d’un tiers de céréales fondamentales en plus de ce que nous consommons.
Les prévisions du ministère américain de l’Agriculture (USDA) vont dans le même sens, annonçant une récolte record de maïs aux États-Unis, et surtout un rendement record par hectare. Ce dernier point est crucial : plus nous produisons sur une surface donnée, moins nous avons besoin de terres pour répondre à la demande alimentaire mondiale. L’indice FAO des prix alimentaires, bien qu’en légère hausse cette année, reste près de 20 % inférieur à son pic du début de la guerre en Ukraine.
Sur le long terme, l’amélioration est spectaculaire. Les calories moyennes disponibles par personne sont passées d’environ 2 100-2 200 kcal/jour au début des années 1960 à près de 3 000 kcal/jour en 2022. Les rendements céréaliers ont été multipliés par trois depuis 1961. Ces avancées ont permis de sortir de « l’ombre malthusienne ».
Les piliers de cette révolution alimentaire
Plusieurs révolutions ont façonné cette abondance :
- La sélection des semences : La « Révolution verte » a introduit des variétés de blé et de riz à paille courte, optimisées pour l’utilisation d’engrais. Les semences hybrides ont accru les rendements, suivies par les cultures génétiquement modifiées dans les années 1990, puis par la technologie CRISPR permettant des modifications génétiques ciblées.
- Les engrais synthétiques : Autrefois dépendante de sources naturelles comme le guano, l’agriculture bénéficie depuis 1912 du procédé Haber-Bosch, qui permet de produire de l’azote synthétique. La moitié de l’alimentation mondiale actuelle reposerait sur ce procédé.
- L’irrigation : La surface des terres agricoles irriguées a plus que doublé depuis 1961. Ces terres fournissent environ 60 % des récoltes céréalières mondiales et la moitié de nos calories. Des régions comme la Vallée Centrale de Californie seraient méconnaissables sans irrigation intensive.
- La logistique et le commerce mondial : L’amélioration des infrastructures et des échanges a permis de transporter les surplus alimentaires des zones d’excédent vers celles en déficit.
Pourquoi la faim persiste-t-elle ?
Malgré cette production globale suffisante, une alimentation saine reste inaccessible pour des milliards de personnes. La Banque Mondiale estime que 2,6 milliards de personnes ne peuvent pas se permettre une nourriture saine, un chiffre qui tend à s’aggraver en Afrique subsaharienne.
Les famines actuelles sont davantage liées à des facteurs politiques qu’agronomiques. Les dramatiques situations à Gaza et au Soudan, où plus de 25 millions de personnes risquent la famine, illustrent l’échec d’un accès humain à la nourriture dans un monde d’abondance.
Le changement climatique représente une autre menace sérieuse. Si les récoltes actuelles ont montré une certaine résilience, les climatologues prévoient une augmentation des risques pour la sécurité alimentaire avec le réchauffement, notamment à cause de la chaleur, de la sécheresse et des catastrophes multiples. L’adaptation par une agriculture plus intelligente, des variétés résistantes et une meilleure gestion de l’eau pourrait limiter les pertes jusqu’à environ 2°C de réchauffement, mais au-delà, nos options s’amenuiseraient.
Les restrictions commerciales constituent également un risque auto-infligé. La crise alimentaire de 2007-2008, par exemple, a été exacerbée par des politiques gouvernementales restreignant les exportations, provoquant une flambée des prix qui a le plus durement touché les plus pauvres.
Le Mémorial irlandais de la faim rappelle la cruauté de la pénurie et le chemin parcouru. Après des millénaires où la faim fut une fatalité, l’humanité a bâti un système alimentaire qui, malgré ses imperfections, nourrit huit milliards de personnes et continue d’établir des records de production. C’est une histoire de progrès qui mérite d’être commémorée, face aux défis présents et futurs.