La Cour suprême s’interroge sur la thérapie de conversion : une question de libre arbitre ou de pression parentale ?
La Cour suprême des États-Unis a examiné mardi une loi du Colorado interdisant aux thérapeutes agréés de proposer des thérapies de conversion aux clients LGBTQ+. Si les juges s’accordent sur le fait que de nombreux jeunes LGBTQ+ souffrent de honte et de détresse, leurs avis divergent radicalement quant à l’origine de ces maux.
La gauche : le poids du « stress minoritaire »
Du côté de la gauche, on s’aligne sur l’American Psychological Association (APA). Dans un mémoire, l’APA soutient que la détresse psychologique des personnes queer, particulièrement les mineurs, découle du « stress et de la stigmatisation des minorités » ainsi que de « barrières systémiques à leur épanouissement mental, physique, relationnel et sexuel ». Autrement dit, grandir en pensant que son identité est erronée affecte négativement la personne. La solution proposée est une thérapie « affirmative », qui vise à contrer les messages haineux en affirmant que les « variances de la sexualité humaine, de l’identité de genre et de l’expression de genre sont normales ».
La droite : une volonté de « réparer »
Cependant, pour Kaley Chiles, une thérapeute chrétienne évangélique contestant la loi, la problématique est inverse. Elle soutient que le désir de « réparer » ce qui rend une personne différente est une inclination naturelle. Dans sa vision, et celle d’une partie de la Cour, l’hymne de Lady Gaga « Born This Way » ne devrait pas célébrer les identités LGBTQ+, mais plutôt le souhait intrinsèque de se « guérir » de ce qui est perçu comme une déviance.
Au cours des débats, les juges conservateurs ont semblé minimiser l’influence de l’Église et de la pression parentale sur les jeunes LGBTQ+. Ils ont traité le désir de changer comme une volonté émanant uniquement de l’enfant lui-même. Cette perception fondamentale de la thérapie de conversion, qui ne convertit ni ne guérit réellement ses sujets, a été le fil conducteur des arguments.
Une vision idéalisée de la « volonté » des patients
Selon la plainte déposée par Kaley Chiles, représentée par l’Alliance pour la liberté du groupe chrétien d’extrême droite, elle souhaite pouvoir conseiller des patients mineurs afin de « réduire ou éliminer les attractions sexuelles indésirables, modifier les comportements sexuels ou évoluer vers une harmonie avec leur corps physique », le tout en accord avec son interprétation biblique. Le mémoire insiste à 13 reprises sur le caractère « volontaire » des jeunes patients, les décrivant comme des chrétiens cherchant spécifiquement son aide en raison de leurs « condamnations confessionnelles et de leur vision du monde biblique ». Leur « conflit interne, dépression et anxiété » seraient attribués uniquement à des « désirs incompatibles avec leur foi ou leurs valeurs ». Le document omet toute mention de l’éventuelle pression parentale.
Le rôle effacé des parents : un angle mort pour la Cour ?
Cette absence de prise en compte de l’influence parentale s’est poursuivie lors des audiences. Le juge Samuel Alito a notamment interrogé Shannon Stevenson, l’avocate générale de l’État du Colorado, lui posant une hypothèse où un adolescent exprimerait son malaise et sa culpabilité face à ses attirances homosexuelles et demanderait de l’aide pour les faire cesser. La question présuppose une démarche spontanée de l’adolescent, ignorant la possibilité d’une intervention parentale. La juge Sonia Sotomayor a comparé cette approche à conseiller à une personne souffrant de troubles alimentaires de jeûner davantage, tandis que Shannon Stevenson a fait l’analogie avec un médecin prescrivant des stéroïdes à un enfant pour améliorer ses performances sportives.
Les anciens « architectes » de la thérapie de conversion se désolidarisent
Fait notable, nombre des figures pionnières du mouvement de la thérapie de conversion ont admis son inefficacité. Un mémoire d’amicus, signé par d’anciens leaders du mouvement « ex-gay », affirme que la « thérapie de conversion est fondamentalement inefficace » et que « 99,9 % des participants ne subissent aucun changement d’orientation ». Ils soulignent en outre que « ces pratiques causent des dommages psychologiques avérés, y compris un risque accru de suicide ». Ces mêmes acteurs ont mis en lumière un aspect que la Cour semble négliger : l’impact destructeur de ces thérapies sur les familles, générant des conflits et nuisant aux relations parent-enfant.
Ce constat, qui devrait être évident, est celui que les conservateurs préfèrent ignorer : les enfants ne se retrouvent pas en thérapie de conversion par une profonde conviction intérieure d’être hétérosexuels, mais bien souvent sous la pression, la contrainte, voire la force de leurs parents et de leur culture religieuse, qui les poussent à « guérir » des sentiments qui n’avaient pas besoin d’être changés.
Une logique à double tranchant
Le juge Alito, pourtant familier des arguments conservateurs sur le droit parental d’influencer l’éducation des enfants (comme en témoigne sa décision sur le droit des parents de bloquer l’accès à certains livres dans les écoles publiques), semble ici faire abstraction de ce rôle parental lorsque cela concerne la « thérapie » visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre.
La recherche de l’Université d’État de San Francisco confirme cette analyse : les chefs religieux, les thérapeutes conservateurs et les parents sont les principaux instigateurs de la pression exercée sur les enfants pour qu’ils changent. Les parents agissent comme des « gardiens » qui décident d’engager leurs enfants dans des thérapies de conversion. Même si elles sont présentées comme bien intentionnées, ces thérapies sont vécues par les jeunes comme un rejet parental, ce qui se traduit par une augmentation des tentatives de suicide.
L’effacement du rôle parental dans les arguments de la Cour suprême vise à masquer la nature de maltraitance infantile que représente la thérapie de conversion. Ses partisans cherchent à la déguiser en une forme d’« aide » volontairement recherchée par les enfants. En réalité, elle est le produit d’une pression exercée par les parents et les leaders religieux qui souhaitent imposer aux enfants une conformité avec leurs propres désirs. Cette manœuvre permet également de détourner le récit de la lutte des personnes queer contre l’oppression, un récit puissant que le mouvement LGBTQ+ utilise pour sensibiliser le public, au profit d’un discours conservateur qui tente de s’approprier cette narrative, bien que de manière fallacieuse.