Alors que le cinéma moderne peine à retrouver la magie des films catastrophe des années 70, « La Tour infernale » de 1974, avec ses stars iconiques et sa tension palpable, pourrait bien inspirer une nouvelle génération de spectateurs. L’ère du tout-numérique a beau avoir supplanté les maquettes et les effets pratiques, les productions actuelles semblent manquer d’une formule éprouvée : celle de l’émotion suscitée par des personnages auxquels on s’attache, ancrés dans un récit porteur de sens.
Le succès récent de « The Lost Bus », prouvant que le spectacle peut encore s’allier au drame humain, suggère qu’il est peut-être temps de revisiter un monument du cinéma : « La Tour infernale » (1974). Plus qu’une simple exploitation de la vague des films catastrophe, cette œuvre réalisée par John Guillermin (également derrière « King Kong » en 1976) fut un événement. Sous la houlette d’Irwin Allen, producteur déjà célèbre pour « Les Naufragés du Poséidon », une distribution hollywoodienne de premier plan, menée par Paul Newman et Steve McQueen, conférait une gravité inégalée à ce spectacle grandiose. Le film, qui s’est classé deuxième au box-office américain en 1974 et a décroché trois Oscars, a ouvert la voie à des thrillers de suspense en huis clos, tels que « Die Hard » ou encore « Skyscraper » avec Dwayne Johnson. Ce dernier tentait de reproduire la recette du héros accomplissant des exploits dans un espace clos en feu. Mais là où « Skyscraper » a échoué, c’est dans l’élément clé qui rendrait un remake de « La Tour infernale » pertinent : la suspension d’incrédulité.
« La Tour infernale » : l’histoire d’une catastrophe programmée
Adapté des romans « The Tower » de Richard Martin Stern et « The Glass Inferno » de Thomas N. Scortia et Frank M. Robinson, « La Tour infernale » suit l’architecte Doug Roberts (Paul Newman). Invité à la cérémonie d’inauguration de la Tour de Verre à San Francisco, le plus grand gratte-ciel du monde dont il fut le concepteur principal, Roberts exprime des inquiétudes quant à la sécurité. Il découvre des installations électriques défectueuses, dissimulées par le gendre de l’entrepreneur du bâtiment, James Duncan (William Holden), Roger (Richard Chamberlain).
Alors que la fête bat son plein, un court-circuit, provoqué par le système d’éclairage spectaculaire de la tour, déclenche un incendie dévastateur qui atteint le 135e étage. Au sol, le chef des pompiers Michael O’Hallorhan (Steve McQueen) coordonne l’évacuation, travaillant avec Duncan par téléphone pour porter secours aux invités. Cependant, entre les explosions de conduites de gaz et les ascenseurs piégeant des occupants claustrophobes, le danger s’intensifie, menaçant de faire un nombre considérable de victimes.
Des stars au sommet de leur art face à la peur
« La Tour infernale » rassemblait les plus grandes stars de l’époque, comme Paul Newman, Steve McQueen et Faye Dunaway, aux côtés de légendes du cinéma telles que William Holden, Fred Astaire et Robert Vaughn. Chaque acteur insufflait vie à son personnage, rendant le public attaché à leurs destins, loin des archétypes interchangeables. Newman et McQueen, au sommet de leur carrière en 1974, brillent dans des scènes mémorables : Newman suspendu au-dessus d’un escalier effondré, McQueen luttant dans un ascenseur en mouvement. Pourtant, loin d’être des super-héros, ils incarnent la peur authentique de mourir face à la catastrophe. L’utilisation de pyrotechnie sur des plateaux littéralement en feu devant les acteurs confère une véracité saisissante aux performances. Les répliques fusent, les regards trahissent l’angoisse, et le spectateur est plongé dans une réalité où la mort rôde. L’explosion d’un hélicoptère, la panique de Vaughn se précipitant vers une nacelle de secours, tout concourt à ancrer le récit dans un réalisme glaçant.
Au-delà des cascades époustouflantes et des effets pyrotechniques, « La Tour infernale » portait un message sous-jacent sur la cupidité des entreprises et la quête effrénée du toujours plus grand, sans égard pour les limites. Au milieu du chaos et des intrigues secondaires, comme la liaison entre Robert Wagner et Susan Flannery, se déploie un conflit majeur : celui opposant Newman, Holden et Chamberlain sur les économies réalisées sur la construction, responsables de l’incendie, et le dégoût discret de McQueen face aux négligences en matière de sécurité.
À notre époque, un remake pourrait aller au-delà de la simple avidité. Comme l’ont montré des films comme « The Lost Bus » ou la satire « Don’t Look Up », les thèmes de l’ignorance face au changement climatique, de la propagation de la désinformation, ou encore de la nécessité de filmer en direct une catastrophe pour la partager sur les réseaux sociaux, pourraient offrir un regard pertinent sur la négligence humaine face à des événements potentiellement meurtriers.
« Skyscraper » : un remake manqué
Lorsque le blockbuster « Skyscraper » est sorti en 2018, il reprenait l’idée d’une menace au sommet d’un immeuble immense. Des éléments similaires étaient présents : un héros expert en sécurité (Dwayne Johnson) remplaçant l’architecte intègre de Newman, des systèmes de sécurité défaillants, des vies innocentes en danger. Cependant, avec Johnson dans le rôle principal, le film se transforme en un clone de « Die Hard », introduisant des terroristes retenant la famille du héros en otage pour dérober le contenu du bâtiment. Plutôt qu’un hommage subtil et réaliste à « La Tour infernale », « Skyscraper » se révèle être un spectacle creux, axé sur des effets numériques où les cascades sont trop léchées et le scénario trop mince pour être porté par des personnages unidimensionnels, incarnés par Johnson et ses partenaires comme Neve Campbell.
Refaire « La Tour infernale » aujourd’hui ne se résumerait pas à exploiter la puissance des effets numériques pour atteindre l’absurdité « Fast & Furious » à laquelle aspirait « Skyscraper ». Ce dernier a éradiqué toute tension, non seulement par le biais d’un héros hors norme, mais aussi par une approche proche du jeu vidéo, où des prouesses héroïques impossibles s’enchaînent. Jamais « Skyscraper » ne parvient à transmettre la véritable peur du vertige ou d’être pris au piège d’un incendie, car on ne croit jamais que Johnson puisse réellement mourir. « La Tour infernale », en revanche, jouait sur l’effet de surprise : n’importe lequel des acteurs de renom pouvait périr dans la catastrophe. Même les personnages de Newman et McQueen échappaient de justesse à la mort, soulignant leur humanité. Si un réalisateur contemporain comme Paul Greengrass avait l’opportunité de réinventer l’histoire, la connexion émotionnelle avec des personnages humains pourrait être le véritable atout, le spectacle restant plus ancré dans la réalité et moins stylisé.