Le quartier de Torrero, à Saragosse, est devenu le théâtre d’une bataille complexe contre l’implantation de gigantesques centres de données, présentés par les autorités sous un jour trompeur. Ces installations, qualifiées de « cloud » par des figures politiques locales, se révèlent être des centres de calcul gourmands en ressources, soulevant de sérieuses inquiétudes environnementales et sociales.
Initialement annoncés pour La Cartuja, ces complexes informatiques ont « glissé » sans explication vers Puerto Venecia, à proximité d’un grand magasin d’ameublement suédois. Il s’agit en réalité de centres de données hyperscale, d’immenses bâtiments hébergeant des serveurs fonctionnant 24h/24 et 365 jours par an. Leur fonctionnement génère une chaleur considérable, nécessitant un refroidissement intensif. Lorsque les températures dépassent les 28 °C, ces systèmes de refroidissement mécaniques deviennent inefficaces, obligeant au recours à d’énormes quantités d’eau potable.
L’argumentation du « cloud » est une tromperie marketing, selon les opposants. Contrairement à un nuage numérique, un centre de données est une infrastructure physique et très concrète. Les médias locaux, à l’exception notable du Diario Libre AraInfo, auraient relayé la communication des promoteurs, mettant en avant la création d’emplois locaux, des investissements massifs et l’attraction d’entreprises. Or, ces centres de données ne produisent aucun bien matériel, se contentant de traiter des informations. Leurs besoins en personnel se limitent à quelques techniciens pour la maintenance, les emplois qualifiés dans le domaine du logiciel étant majoritairement délocalisés et ne nécessitant pas la présence physique des employés dans la région.
Les sommes investies bénéficient principalement aux entreprises de construction et aux fournisseurs d’énergie. Quant aux entreprises « attirées », il s’agit souvent de fonds d’investissement tels qu’Azora ou Blackstone, voire de spéculateurs immobiliers comme Florentino Pérez via sa société ACS. Ces acteurs viennent « coloniser » les ressources naturelles aragonaises : l’électricité issue des énergies renouvelables, le vent et le soleil, ainsi que l’eau indispensable au refroidissement.
L’Aragon se retrouve ainsi placé sur la carte mondiale, non pas comme un centre d’innovation, mais comme un territoire exploité par les géants de la technologie comme Microsoft, Amazon, Google et Meta. Les politiciens locaux auraient une vision erronée de la situation, confondant prospérité et soumission.
Au-delà de l’impact économique et environnemental, une menace plus insidieuse pèse sur la vie quotidienne : l’impact socio-communautaire. Ces centres de données sont l’infrastructure matérielle de la colonisation numérique de nos existences. Les enfants fréquentent des écoles où la surveillance passe par des outils comme Google Classroom, ou étudient l’art à travers des versions numériques de Microsoft. Amazon, par un profilage minutieux, encourage l’achat compulsif, fragilisant le commerce local, qui paradoxalement se transforme en point relais pour les livraisons du géant américain. La facilité de retour des articles achetés accentue ce phénomène, transformant les achats en une sorte de jeu de hasard.
Ces multinationales sapent également les acquis du mouvement syndical en matière de droits du travail. Refusant les négociations collectives, elles instaurent des formes d’exploitation modernes, allant jusqu’à surveiller le temps de travail au centième de seconde. Leurs stratégies d’optimisation fiscale, souvent via des paradis fiscaux comme l’Irlande, leur permettent de ne pas contribuer à la société par l’impôt, à la différence des entreprises et citoyens locaux. L’argent dépensé auprès d’un commerçant de quartier circule dans l’économie locale, tandis que celui dépensé sur Amazon file vers des filiales étrangères, laissant la communauté locale dépouillée. Leurs amendes régulières, souvent dérisoires au regard de leurs profits, témoignent d’un modèle néolibéral débridé. La question se pose alors : accepterions-nous que nos enfants soient éduqués par des plateformes dont les sociétés mères sont constamment sanctionnées pour manquements à la vie privée ?
Leur opacité contraste violemment avec la transparence de nos vies. Ces entreprises connaissent tous nos détails personnels, nos habitudes, nos communications, nos achats, nos désirs et nos aversions. En retour, elles gardent le silence sur leurs propres opérations. Les négociations secrètes avec les dirigeants politiques pour l’implantation de leurs centres de données, ainsi que le manque d’informations sur leur consommation d’eau, s’apparentent à une omerta mafieuse, protégée par le « secret des affaires ».
Le 27 septembre dernier, le quartier de Torrero a marqué un tournant historique en accueillant la première manifestation d’envergure nationale contre les centres de données, organisée par la plateforme aragonaise « Ce n’est pas une sécheresse, c’est un pillage ». Ce quartier, où la fierté communautaire prime sur les artifices numériques, est à l’avant-garde de cette résistance. Lutter ne demande pas nécessairement des manifestations quotidiennes, mais une réduction volontaire de notre dépendance à ces technologies. Au-delà des actions de protestation, il est possible de boycotter ces géants technologiques en abandonnant leurs services. Car il est aujourd’hui établi que ces entreprises sont le bras armé numérique de conflits meurtriers, l’intelligence artificielle utilisée par Israël dans le génocide palestinien reposant sur les infrastructures de centres de données de Microsoft et Google. Le « cloud », autrefois symbole de modernité, est désormais souillé par le sang des victimes.