Home Économie Un avocat innu prévient que la Constitution du Québec pourrait être annulée devant les tribunaux

Un avocat innu prévient que la Constitution du Québec pourrait être annulée devant les tribunaux

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Publié le 2025-10-18 08:49:00. Le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a déposé un projet de constitution pour la province, mais se heurte déjà à de vives critiques de la part des dirigeants autochtones et d’experts juridiques, qui estiment que le texte est voué à l’échec.

  • L’article 23 du projet de loi, qui stipule que le territoire québécois est indivisible et que ses limites ne peuvent être modifiées sans le consentement de l’Assemblée nationale, est jugé inopérant par des juristes.
  • Les nations autochtones du Québec dénoncent le manque de reconnaissance de leurs droits et de leur statut dans ce document, déplorant une approche unilatérale du gouvernement.
  • Des questions juridiques fondamentales, notamment sur le titre ancestral autochtone, pourraient compromettre la validité de cette future constitution provinciale.

Alors que le gouvernement du Québec tente d’affirmer son autonomie au sein de la Fédération canadienne par l’élaboration d’une constitution propre, la démarche est loin de faire l’unanimité. Le projet de loi 1, intitulé Loi constitutionnelle du Québec 2025, déposé le 9 octobre, suscite une levée de boucliers parmi les Premières Nations et les experts en droit constitutionnel. Ces derniers pointent des lacunes et des écueils juridiques majeurs, notamment concernant la reconnaissance des droits et territoires autochtones.

Nadir André, avocat innu et originaire de Matimekush Lac-John, considère que certains articles du projet, apparemment mineurs, pourraient se révéler être sa perte juridique. Il met particulièrement en cause l’article 23, qui déclare le territoire québécois indivisible, une affirmation qui, selon lui, ne résisterait pas à un examen juridique. « Chacun des 11 peuples autochtones du Québec possède son propre territoire ancestral et a les mêmes droits à l’autodétermination en vertu de la loi que les autres peuples du monde », rappelle Me André, soulignant que la constitution canadienne elle-même ne garantit pas l’intégrité territoriale des provinces.

« La constitution québécoise va beaucoup plus loin que l’intention de la constitution canadienne en ce qui concerne les frontières d’une province. »

Nadir André, avocat innu

Ce projet constitutionnel fait suite à un rapport déposé fin 2024, qui recommandait au Québec de se doter de sa propre constitution afin de valider son autonomie. Le document visait à énoncer les lois, les valeurs et les décisions juridiques distinctes qui ont façonné la société québécoise. Cependant, les dirigeants autochtones ont d’emblée rejeté cette initiative. Dès le mois d’août, le grand chef Cody Diabo du Conseil mohawk de Kahnawake avait exprimé ses réserves au ministre de la Justice, Simon Jolin Barrette. Il affirmait alors que « la nation québécoise n’existe pas », rappelant que les accords originels se faisaient avec la Couronne britannique et non avec un gouvernement provincial.

« Toute cette idée selon laquelle ils essaient de créer une constitution est pour moi ridicule. »

Cody Diabo, grand chef du Conseil mohawk de Kahnawake

Depuis le dépôt officiel du projet, l’opposition autochtone s’est accentuée. Les critiques portent notamment sur le fait que les Premières Nations et les « nations autochtones du Québec » ne sont mentionnées qu’à trois reprises dans le document, et ce, dès son introduction. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) a ainsi demandé au gouvernement Legault de consulter les 42 Nations de la province. Des leaders de plusieurs Premières Nations, tels que Pierre Picard (Nation Wendat), Jean-Charles Piétacho (Conseil Innu d’Ekuanitshit) et Sipi Flamand (Conseil Atikamekw de Manawan), ont vivement critiqué le projet.

« [Le projet de constitution] nie complètement les droits et la place des peuples autochtones au Québec. De plus, il est prêt à redéfinir un nouveau régime sans tenir compte de notre existence par rapport à nos droits, qui sont protégés par l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982. »

Sipi Flamand, chef du Conseil Atikamekw de Manawan

Sipi Flamand a qualifié la mention des droits autochtones dans le préambule du projet de « presque décorative », ajoutant : « Les droits des peuples autochtones ne peuvent être traités comme une note de bas de page dans un projet de constitution. Ils doivent être consacrés et reconnus de manière substantielle, lorsqu’ils découlent d’une obligation constitutionnelle existante ainsi que d’engagements internationaux, comme la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. » Pour Sipi Flamand, cette approche unilatérale rappelle des conflits antérieurs, comme celui lié à la modernisation du secteur forestier, et témoigne d’une volonté du gouvernement québécois de gouverner sans l’implication des Premières Nations. Il dénonce même un « racisme systémique » et une « attitude coloniale qui perpétue l’exclusion ».

Nadir André soulève également une distinction sémantique cruciale : alors que le Québec se qualifie lui-même de « peuple » et de « nation » dans le projet, les peuples autochtones ne sont désignés que comme des « nations », omettant le terme « peuple » utilisé dans l’article 35 de la Constitution canadienne. Il s’interroge sur la pertinence de cette omission, qui pourrait sous-entendre que tous les habitants du territoire québécois sont Québécois par définition, une « fausse hypothèse » selon lui. Me André dénonce aussi l’hypocrisie d’un gouvernement qui se dit colonisé par le Canada anglais, tout en refusant de reconnaître la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Il estime que le gouvernement Legault a manqué une occasion de démontrer sa bonne foi en reconnaissant pleinement les droits des peuples vivant sur le territoire.

L’avocat rappelle que l’existence du titre ancestral autochtone, bien que contestée par de nombreux politiciens québécois, a été confirmée par deux décisions judiciaires clés en 1973 : l’injonction accordée aux Cris et aux Inuits pour stopper le projet de la Baie James, et l’arrêt Calder de la Cour suprême du Canada. Ces décisions ont établi que les peuples autochtones vivaient dans des sociétés organisées et souveraines avant l’arrivée des Européens, et que la Proclamation royale de 1763 imposait le consentement autochtone pour l’acquisition de terres. Or, la Proclamation royale n’a jamais été abrogée ni remplacée. « La loi stipule toujours que si vous n’éteignez pas le titre, si les peuples autochtones n’ont pas transféré leur titre à la Couronne, alors ils ont toujours le titre », explique Me André. Le projet de constitution québécois, en affirmant un territoire fixe et indivisible, risque ainsi de se heurter à la reconnaissance de ce titre ancestral toujours en vigueur pour les peuples n’ayant pas signé de traités.

Face à ces critiques, Nadir André se demande si des organisations comme l’APNQL ou le Conseil mohawk de Kahnawake envisagent une contestation judiciaire du projet. Sipi Flamand partage cette interrogation, espérant que d’autres leaders autochtones prendront position. « Nous réclamons un véritable dialogue de nation à nation, et non un projet imposé d’en haut », insiste-t-il. « Nos droits sont entièrement protégés dans la Constitution canadienne, et si le Québec va de l’avant avec son propre projet constitutionnel sans impliquer les Premières Nations et les peuples autochtones, ce sera une rupture majeure dans ses relations avec les Premières Nations. »

Dans une réponse transmise à APTN, le cabinet du ministre de la Justice a déclaré que le projet « n’affecte ni ne remet en cause les droits ancestraux des nations autochtones du Québec ni ceux découlant de traités », ajoutant que la constitution rappelle « l’importance des réalités autochtones au Québec » et que la reconnaissance des 11 nations reflète « l’engagement du Québec à poursuivre des relations basées sur le respect mutuel et le partenariat de nation à nation ». Le bureau du premier ministre François Legault n’avait pas répondu aux sollicitations d’entrevue au moment de mettre sous presse.

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