Des laboratoires clandestins capables de synthétiser des agents pathogènes mortels se multiplient, suscitant l’inquiétude des autorités américaines et australiennes. Récemment, une enquête a été ouverte à Las Vegas après l’hospitalisation de deux personnes exposées à des substances biologiques potentiellement dangereuses.
À retenir
- Un laboratoire illégal découvert à Las Vegas était en réalité un centre de production de pathogènes mortels, lié à un autre laboratoire similaire en Californie.
- L’essor de l’intelligence artificielle (IA) et la facilité d’accès aux séquences génétiques de virus dangereux facilitent la création d’armes biologiques par des acteurs mal intentionnés.
- Le cadre réglementaire australien présente des lacunes importantes en matière de contrôle des laboratoires clandestins et de la technologie associée.
Contexte
La découverte à Las Vegas, la semaine dernière, d’un laboratoire illégal n’avait rien à voir avec la fabrication de drogues. Les forces de l’ordre ont mis au jour un site rempli de milliers d’agents pathogènes potentiellement mortels, ainsi que des réfrigérateurs contenant des flacons de liquides inconnus. Deux personnes ont été hospitalisées dans un état critique après avoir été exposées à ces substances.
Le FBI a rapidement ouvert une enquête et a établi un lien avec un autre laboratoire illégal en Californie, qui avait déjà été fermé en 2023 et avait fait l’objet d’une enquête du Congrès américain. Les investigations ont révélé que le laboratoire californien avait reçu des millions de dollars de banques chinoises et détenait plus de 1 000 souris génétiquement modifiées, ainsi que des échantillons de maladies graves telles que le VIH, le paludisme, la COVID-19 et même Ebola.
Cette affaire soulève des questions sur le nombre de ces laboratoires clandestins qui pourraient exister, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Australie.
Ce qui change
L’accès facilité aux technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle, est un facteur clé de cette prolifération. Autrefois, la création d’une arme biologique nécessitait des années d’expérience et un doctorat. Aujourd’hui, l’IA pourrait potentiellement fournir à quiconque les connaissances nécessaires pour concevoir et fabriquer des agents pathogènes.
Une étude récente a démontré qu’un modèle d’IA accessible au public surpassait 94 % des virologues titulaires d’un doctorat dans un test de référence. Des systèmes d’IA plus spécialisés peuvent même aider à concevoir des protéines ou des séquences génétiques à domicile. Google a même créé un « laboratoire virtuel » entièrement piloté par l’IA pour la conception et la synthèse de nouveaux composés chimiques.
Par ailleurs, les séquences génétiques de virus mortels sont librement disponibles en ligne, sur des bases de données open source telles que Nextstrain et PathoPlexus. Ces ressources, initialement destinées à faciliter la recherche de nouveaux vaccins ou antibiotiques, peuvent également être utilisées par des acteurs malveillants pour « acheter » des agents pathogènes et commander des séquences d’ADN sur mesure auprès de sociétés de biologie synthétique.
Certains chercheurs craignent que cette situation signifie qu’« aucun agent pathogène ne puisse être éradiqué à jamais ». En 2020, des scientifiques suisses ont réussi à recréer des échantillons du virus responsable de la pandémie de COVID-19 à partir de séquences d’ADN reçues par e-mail depuis la Chine, quelques semaines avant que des cas humains ne soient signalés en Suisse.
Pour les terroristes potentiels, ces laboratoires clandestins représentent une option « à faible risque et à haute récompense ». Avec la montée de la violence politique en Australie, il est possible que des citoyens radicaux ou des groupes extrémistes cherchent à utiliser la biologie dans une attaque. Si les auteurs de la fusillade de Bondi ou de l’attaque du jour de l’invasion à Perth avaient eu recours à la maladie plutôt qu’aux armes à feu ou aux explosifs, le bilan aurait pu être beaucoup plus lourd.
Prochaines étapes
Le cadre réglementaire australien présente des lacunes importantes en matière de contrôle des agents pathogènes fabriqués dans des laboratoires clandestins. Les lois actuelles ne s’appliquent qu’au monde physique et ne couvrent pas le monde virtuel, ni les technologies émergentes. De plus, le système australien des « agents sensibles à la sécurité » ne contrôle qu’une liste spécifique d’agents pathogènes, laissant de côté toute maladie nouvellement inventée. Un observateur a comparé cette situation à celle d’une grenade à main repeinte et introduite dans un aéroport sans problème.
Enfin, la réglementation est répartie entre dix ministères gouvernementaux, universités et organismes de financement différents, ce qui crée une complexité qui peut entraîner des lacunes dans le contrôle. Le manque de transparence est également un problème majeur, car même les laboratoires agréés en Australie opèrent dans le secret et il n’existe pas de liste publique des entités autorisées à manipuler ces maladies.
Des estimations suggèrent qu’entre 15 et 40 laboratoires en Australie travaillent sur des maladies hautement dangereuses. Malgré un renforcement de la réglementation et des consignes de sécurité, des erreurs se produisent régulièrement, avec des fuites de virus, des infections du personnel et une documentation déficiente.
L’Australie doit revoir son approche en matière de réglementation de la technologie dans la recherche en sciences de la vie et en sciences médicales. Il est actuellement possible d’acheter de l’ADN synthétique en ligne sans permis, ce qui présente des risques importants. Les développeurs d’outils d’IA utilisés dans la recherche médicale doivent également intégrer des mécanismes de sécurité pour prévenir les abus. Il est également essentiel de s’assurer que les chercheurs et les étudiants travaillant sur des agents pathogènes sont dignes de confiance.
Le nouveau Centre australien de contrôle des maladies (CDC) a un rôle important à jouer dans la sensibilisation du public et de la profession médicale à la menace des biolaboratoires clandestins. Il peut également coordonner les différentes agences gouvernementales impliquées dans la réglementation des maladies et publier des rapports publics plus complets sur les accidents et incidents de laboratoire. Il est également nécessaire d’adapter le système des agents « sensibles à la sécurité » à la recherche moderne.
Le public a également un rôle à jouer en signalant les laboratoires illégaux présumés. C’est un dénonciateur anonyme qui a conduit au raid de la semaine dernière sur le laboratoire de Las Vegas.