Un soldat italien témoigne de l’enfer des tranchées en Galicie. Le destin de Giacinto Vinante, Kaiserjäger originaire du Trentin, fait écho aux horreurs de la Première Guerre mondiale, comme en témoigne le livre de son petit-fils, « Des larmes dans la neige ». Un extrait poignant relate les premiers combats et la brutalité inouïe du front.
L’histoire de Giacinto Vinante, soldat du Kaiserjäger originaire de Tesero, est celle d’un homme projeté dans la tourmente de la Grande Guerre. Mobilisé et envoyé en Galicie, il fut capturé par les Russes en septembre 1914. Miraculeusement, Giacinto survécut à l’emprisonnement et au long périple de retour, retrouvant son foyer le 12 avril 1920. Son parcours, consigné dans le journal qu’il a tenu, est aujourd’hui raconté par son petit-fils, Fiorenzo Vinante, dans l’ouvrage « Des larmes dans la neige ». Nous vous proposons un deuxième extrait de ce témoignage, où Giacinto décrit son arrivée sur le front et le baptême du feu.
Premiers pas dans l’inconnu
Le 18 août, après cinq jours de voyage éprouvant en train, les soldats débarquent enfin dans une région inconnue, près de Lviv (Leopoli pour les Italiens, Lemberg pour les Allemands), capitale de la Galicie. L’étreinte de la guerre se fait sentir immédiatement : les fusils sont déjà chargés et la proximité de l’ennemi est une réalité palpable.
En fin d’après-midi, alors que le temps se dégrade et que la pluie s’abat, le petit régiment s’arrête dans un village. Le lieutenant-colonel leur offre le choix entre un repas et l’attente d’atteindre leur quartier. La fatigue et la faim poussent la troupe à opter pour un repas à destination. Mais la route s’annonce longue et périlleuse. En direction des frontières russes, le chemin s’enfonce dans la boue jusqu’aux genoux. L’espoir d’arriver rapidement au camp s’amenuise au fil des heures : il est désormais minuit, puis deux heures du matin, et le voyage continue, sous une nuit sombre et pluvieuse.
Le fracas du premier combat
Au petit matin, le son des canons ennemis annonce l’imminence de la bataille. Le cœur des soldats bat la chamade, le sang monte aux joues. Le capitaine Schicketanz s’adresse à ses hommes, les exhortant au courage :
« Prenez courage, chers soldats, oubliez vos familles pendant quelques semaines et combattez comme d’anciens guerriers, puis nous remporterons bientôt la victoire et nous pourrons rentrer chez nous pour raconter à nos aînés les événements de la guerre. Maintenant, préparez vos armes, procurez-vous suffisamment de munitions et soyez prêts. Soyez courageux, entraidez-vous si vous êtes en danger et restez fidèle à votre régiment et à votre drapeau. Alors avançons courageusement et que notre Dieu nous aide partout où nous sommes menacés »
La troupe progresse à travers la campagne et pénètre dans une petite forêt. Au sortir du bois, trois coups de canon retentissent, leurs projectiles sifflant au-dessus des têtes et fracassant les arbres. Les hommes se jettent dans un fossé voisin, tandis que l’infanterie russe ouvre le feu à environ deux mille pas. L’ordre de tirer fuse :
« Grève ! »
Le capitaine à peine a-t-il parlé que les rangs italiens déchaînent une tempête de coups de feu, accueillie par des cris féroces du côté ennemi. Puis, l’assaut est donné :
« Après vous ! »
Les soldats sortent du fossé, se ruent vers l’ennemi, ignorant le sifflement des balles. Dix minutes de course effrénée les mènent à un abri où ils organisent leur riposte. La bataille fait rage, les balles sifflent dans l’air comme une tempête. Giacinto Vinante confie sa stupeur face à cette violence ininterrompue :
« Les balles sifflaient dans l’air comme une tempête, je n’aurais jamais cru qu’à la guerre les balles sifflaient si continuellement… »
La mêlée devient acharnée. Les ordres des officiers se noient dans le vacarme des fusils et des canons, les cris des blessés et les râles des mourants. Il faut avancer, enjamber les corps, baïonnette au canon.
Le silence après la fureur
La nuit tombe, le tumulte s’apaise peu à peu. Les coups de canon et de fusil s’espacent, laissant place au silence, rompu seulement par les gémissements des blessés éparpillés sur le champ de bataille. Les soldats quittent leurs positions pour rechercher leurs camarades. Les larmes coulent : certains retrouvent un ami mort, d’autres un frère, un cousin, blessé ou sans vie. Le lieutenant ordonne de transporter les blessés vers le poste de secours. Giacinto aide à son tour un camarade touché à la jambe, Bugna, à rejoindre l’hôpital déjà bondé de convalescents.
Ce 28 août 1914 marque la fin de la première bataille. Victoire pour les hommes du Kaiser, qui repoussent l’ennemi, mais au prix fort : de nombreuses vies perdues des deux côtés.
Fiorenzo Vinante, né en 1965 à Borgo Valsugana, vit aujourd’hui à Telve. Passionné de généalogie et d’histoire locale, il consacre sa retraite à la recherche d’archives pour reconstituer les arbres généalogiques et les dynasties de sa région. Son travail de documentation contribue à la préservation de la mémoire historique de la Valsugana. Il a notamment collaboré à des recensements de victimes de la Première Guerre mondiale. L’histoire de Giacinto Vinante, transcrite sous forme de journal intime, dépasse le simple récit mémoriel pour devenir une fresque nuancée et fictive, rappelant la cruauté de la guerre.
Le livre « Des larmes dans la neige » est disponible à la Librairie « Il ponte » à Borgo Valsugana, au kiosque Tabarelli à Cavalese, et à la Papeterie Deflorian à Tesero.