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Un pont sur des eaux troubles : les turbulences commerciales de Donald Trump jettent une ombre sur l’accord américano-indien

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Publié le 12 février 2024 16h38:00. L’administration américaine est confrontée à une contestation croissante de sa politique commerciale, entre une décision de justice imminente sur les tarifs douaniers, une réprimande du Congrès et des tensions avec ses partenaires commerciaux, ce qui soulève des doutes sur la pérennité des accords conclus, dont celui récemment négocié avec l’Inde.

  • La Chambre des représentants américaine a voté pour limiter le recours aux « urgences nationales » invoquées par Donald Trump pour justifier des droits de douane.
  • La Cour suprême doit prochainement se prononcer sur la légalité de ces tarifs, une décision qui pourrait entraîner des remboursements massifs aux importateurs.
  • Les récentes négociations commerciales avec l’Inde ont été marquées par des revirements inattendus, alimentant les inquiétudes quant à la fiabilité des engagements américains.

Washington est secouée par une série de remises en question de la politique commerciale menée par l’administration Trump. Mercredi, la Chambre des représentants, à majorité républicaine, a adopté une résolution par 219 voix contre 211, visant à freiner l’utilisation par le président des pouvoirs d’urgence prévus par l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), une loi permettant d’imposer des tarifs douaniers punitifs, notamment sur les produits canadiens. Six élus républicains se sont alliés à l’ensemble des démocrates (à l’exception d’un seul) pour soutenir cette résolution, un acte de dissidence notable compte tenu de la faible majorité du parti républicain au Congrès.

Bien que cette résolution soit largement symbolique – le président dispose du pouvoir exécutif et il est peu probable qu’il y cède – elle revêt une importance politique considérable. Les législateurs expriment une inquiétude croissante face à l’utilisation fréquente par le président des pouvoirs d’urgence pour mener des batailles commerciales qui relèvent traditionnellement des compétences du Congrès. Certains parlementaires reconnaissent en privé que ce vote vise également à signaler à la Cour suprême, actuellement saisie de la question de la légalité des tarifs douaniers, que le Congrès ne cautionne pas cette interprétation extensive des pouvoirs exécutifs.

La Cour suprême a entendu les arguments des deux parties en novembre dernier et devrait rendre son verdict prochainement, possiblement dès sa prochaine séance sans débat, le 20 février. Les juges, de tous horizons idéologiques, ont manifesté leur scepticisme quant à la justification de ces tarifs douaniers au nom de la sécurité nationale, notamment en ce qui concerne les flux de fentanyl et les déséquilibres commerciaux, comme ceux que les États-Unis entretiennent avec l’Inde. Si la Cour annule les mesures, le gouvernement fédéral pourrait être contraint de rembourser entre 150 et 200 milliards de dollars (USD) aux importateurs qui ont payé les droits de douane depuis 2025, ce qui représenterait un choc budgétaire et politique majeur.

Parallèlement à cette bataille juridique, les tensions avec Ottawa se sont exacerbées. Lundi, Donald Trump a menacé sur les réseaux sociaux de bloquer l’ouverture du pont international Gordie Howe, un ouvrage de 4,6 milliards de dollars (USD) reliant Détroit à Windsor, accusant le Canada de profiter des États-Unis et exigeant une participation de 50 % dans le financement du projet. Il a affirmé que ce projet, financé par le Canada, violait les règles « Buy American » – des allégations catégoriquement démenties par les autorités canadiennes, qui soulignent que l’acier et la main-d’œuvre utilisés proviennent à la fois des États-Unis et du Canada.

Cet épisode confirme pour le Canada un schéma inquiétant : les accords et les ententes peuvent être remis en question à tout moment, au gré des impulsions présidentielles. Donald Trump avait autrefois salué l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (ACEUM), successeur de l’ALENA, comme le « plus grand accord commercial de l’histoire », tout en qualifiant l’ALENA de « pire accord jamais signé ». Pourtant, même après avoir signé l’ACEUM en 2020, il a imposé des droits de douane sur l’acier et l’aluminium au Canada et au Mexique au nom de la sécurité nationale, et a menacé à plusieurs reprises de se retirer de l’accord pour obtenir des concessions sur des questions sans rapport, telles que l’immigration.

Un scénario similaire s’est produit avec la Corée du Sud. Après avoir renégocié l’accord commercial KORUS en 2018 et l’avoir présenté comme plus équitable, Donald Trump a récemment imposé des droits de douane de 25 % sur les exportations coréennes, invoquant des retards de procédure, malgré l’engagement de Séoul d’investir 350 milliards de dollars (USD) aux États-Unis. Les alliés américains ont tiré une leçon : aucun accord n’est à l’abri d’une révision.

Cette perception pèse désormais sur l’Inde. L’annonce la semaine dernière d’un cadre commercial entre les États-Unis et l’Inde a été présentée par la Maison Blanche comme une avancée significative, avec des affirmations selon lesquelles l’Inde réduirait les droits de douane sur les légumineuses américaines, éliminerait les taxes sur les services numériques et s’engagerait à acheter pour 500 milliards de dollars (USD) de produits américains. Cependant, suite aux réactions de New Delhi, les références aux légumineuses ont rapidement disparu, les engagements fiscaux numériques ont été supprimés et le langage indiquant que l’Inde s’était « engagée » à effectuer des achats a été adouci en « intentions ».

Ces modifications rapides suggèrent que certains éléments ont été insérés de manière prématurée – voire de manière excessivement optimiste – et ont été retirés une fois contestés. Pour les négociateurs indiens, cet épisode reflète une préoccupation plus large : les priorités à Washington peuvent changer sans préavis. Si un accord trilatéral signé, comme l’ACEUM, ne peut pas protéger le Canada contre des tarifs douaniers soudains, et si le Congrès lui-même s’apprête à limiter les pouvoirs commerciaux du président, l’Inde a des raisons légitimes de remettre en question la durabilité de tout accord conclu avec l’administration actuelle. New Delhi mène actuellement des négociations avec le Royaume-Uni et l’Union européenne, des partenaires considérés comme plus stables sur le plan procédural.

Les accords commerciaux reposent non seulement sur l’accès aux marchés, mais aussi sur la crédibilité institutionnelle. Alors que le Congrès se rebelle, que la Cour suprême examine les limites du pouvoir exécutif et que le président oscille entre l’éloge et la punition de ses propres accords, la position commerciale américaine apparaît de plus en plus précaire. Pour l’Inde, le message est clair : dans le climat actuel de Washington, même les accords signés peuvent s’avérer provisoires.

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