Une adaptation audacieuse et viscérale de Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, signée Émeraude Fennell, divise : elle fascine autant qu’elle déconcerte, offrant un spectacle cinématographique à la fois sublime et répugnant.
Le nouveau film de Fennell ne cherche pas à adoucir la noirceur du roman gothique. Au contraire, il l’exacerbe, avec une esthétique provocante où la beauté côtoie la crasse. La caméra s’attarde sur des images fortes, parfois dérangeantes : des jaunes d’œufs qui coulent, une pâte gluante, et Cathy Earnshaw (Margot Robbie) pataugeant dans une substance rouge sang sur les landes du Yorkshire. Cette dualité, cette élégance superficielle dissimulant une sauvagerie sous-jacente, est au cœur de la vision de la réalisatrice.
L’œuvre de Brontë, qui explore les tourments d’une passion désespérée dans un contexte victorien rigide, se prête particulièrement bien à cette approche. Fennell met en lumière la répression sexuelle latente du livre avec une franchise décapante. Elle s’appuie sur l’énergie brute et adolescente qui anime la relation tumultueuse entre Cathy et Heathcliff (Jacob Elordi), illustrée par des visuels dynamiques qui rappellent les clips vidéo des années 1990.
Comme de nombreuses adaptations cinématographiques de Les Hauts de Hurlevent, le film se concentre principalement sur la première partie du récit, laissant de côté les développements plus complexes de la seconde moitié. Fennell a également simplifié l’intrigue, supprimant certains personnages et modifiant les motivations d’autres. Elle privilégie l’intensité du lien entre Cathy et Heathcliff, depuis leur enfance sauvage jusqu’à leur adolescence.
Ces choix narratifs pourraient décevoir les puristes du roman, mais la réalisatrice a réussi à insuffler une nouvelle agilité à cette œuvre majeure. Elle a su condenser l’histoire sans en perdre l’essence mélodramatique.
Thématiquement, Les Hauts de Hurlevent fait écho au précédent film de Fennell, Brûlure de sel, qui explorait également l’intrusion d’un étranger dans la haute société britannique. Cependant, le cadre contemporain de Brûlure de sel ne servait pas pleinement l’approche narrative directe de la réalisatrice, donnant un aspect caricatural à l’ensemble. Dans Les Hauts de Hurlevent, elle parvient à transformer les landes du Yorkshire en un univers fantastique et sophistiqué, évoquant l’exubérance théâtrale d’un concert de Meat Loaf.
L’attention portée aux détails est omniprésente : le manoir familial de Cathy est sombre et inquiétant, tandis qu’un autre domaine est entièrement dédié aux rubans. Une chambre est même décorée pour ressembler à la peau de Cathy, jusqu’aux taches de rousseur.
L’histoire débute avec l’arrivée d’Heathcliff, un orphelin recueilli par le père de Cathy. Les deux enfants développent rapidement une complicité indomptable. Au fil des années, leur lien se renforce, mais les obstacles sociaux se dressent entre eux. Cathy, consciente de son statut, est contrainte d’épouser Edgar Linton (Shazad Latif), un héritier aisé, laissant Heathcliff sombrer dans la vengeance et la frustration.
L’alchimie entre Robbie et Elordi est indéniable, et les deux acteurs sont capables de transmettre toute la palette des émotions, de la joie à la désespération. Mais ce sont les images et les sons qui donnent véritablement vie au film : des chansons entraînantes de Charli XCX, des costumes extravagants, et une esthétique visuelle audacieuse, marquée par le sang et les viscères. Le film s’ouvre sur ce qui ressemble à des gémissements érotiques sur un écran noir, qui se révèlent être les derniers soupirs d’un homme pendu. Ces touches provocatrices soulignent la proximité de la sexualité et de la mort, un thème central de l’œuvre.
Le paysage émotionnel onirique et parfois absurde de l’histoire peine parfois à s’ancrer dans une réalité plus tangible. En 2011, Andrea Arnold avait tenté une adaptation plus discrète et crédible, allant jusqu’à confier le rôle de Heathcliff à un acteur métis. Bien qu’intéressante, cette tentative manquait de l’excentricité et de la passion qui caractérisent le roman de Brontë. Fennell a certes rationalisé le récit, mais elle a su préserver son cœur brûlant, offrant ainsi un spectacle grandiose et inoubliable.