Publié le 2025-10-05 13:41:00. Des réseaux criminels internationaux ont exploité plus de 50 femmes, dont certaines originaires d’Amérique latine, en les attirant en Europe avec de fausses promesses, avant de les forcer à se prostituer dans des conditions déplorables, comme en témoigne le cas de « Maria », aujourd’hui libérée mais en attente de pouvoir quitter l’Albanie.
- Un vaste réseau de traite d’êtres humains, opérant à l’échelle internationale et utilisant l’Albanie comme plaque tournante, a été démantelé par Europol, entraînant l’arrestation de 17 trafiquants présumés.
- Les victimes, souvent issues de milieux défavorisés en Amérique latine, étaient trompées avec des promesses d’argent facile et finissaient par être exploitées sexuellement, dans un climat de menaces et de violence psychologique.
- La cybercriminalité a transformé ces réseaux en opérations « numériques et internationales », rendant la traque des criminels plus complexe malgré les efforts des autorités.
« Maria », Vénézuélienne de 38 ans et mère de deux enfants, pensait trouver une vie meilleure en traversant le monde. Mais son rêve s’est transformé en cauchemar : après avoir été attirée en Albanie sous de fausses promesses, elle a été contrainte à la prostitution et a passé plusieurs mois dans un centre de détention. Elle n’est pas un cas isolé. Selon Europol, le réseau démantelé cette semaine avait piégé plus de 50 femmes, les faisant venir en Albanie et en Croatie pour y être exploitées. Ces femmes latino-américaines se sont retrouvées prises au piège dans le milieu de la prostitution illégale en Albanie ou dans d’autres pays européens.
« Ils m’ont promis le paradis, mais je me suis retrouvée en enfer. »
Maria, victime d’exploitation sexuelle
L’Albanie, qui avait connu un effondrement économique et social après des décennies d’isolement sous la dictature communiste, a vu émerger de puissants clans mafieux spécialisés dans le trafic humain et la drogue. Désormais, ce pays des Balkans, où la prostitution est illégale, est devenu une destination pour de nombreux gangs criminels internationaux. L’essor du tourisme a également contribué à ce phénomène. Les réseaux, s’appuyant sur les capacités étendues de la cybercriminalité, utilisent l’Albanie comme point de transit pour exploiter des femmes venues du monde entier. Europol a souligné que ces opérations sont « hautement organisées », contrôlant chaque aspect, « du recrutement à la collecte d’argent », y compris les intermédiaires qui négocient directement les prix avec les clients.
« Les femmes n’ont rien à dire ni aucun droit lorsqu’il s’agit de fixer les prix ou de refuser certaines pratiques. »
Nenad NACA, responsable de la traite des êtres humains à Europol
Un homme arrêté en Colombie, soupçonné de diriger ce réseau, aurait perçu près de la moitié des bénéfices de cette activité illégale, démontrant l’ampleur internationale des opérations. « Comme tous les réseaux de criminalité organisée, cela est devenu numérique et international. Ces intermédiaires peuvent être n’importe où », a prévenu Nenad NACA. La violence exercée par ces réseaux est aujourd’hui « moins visible », les criminels ayant compris que des victimes visiblement blessées perdent de leur valeur marchande. Cependant, les menaces persistent, visant parfois les familles des femmes, ou utilisant des vidéos comme avertissement en cas de désobéissance.
Beaucoup de femmes piégées dans cette situation craignent de s’adresser aux autorités, sous la menace des criminels qui les manipulent. En Albanie, la prostitution est passible de peines allant jusqu’à trois ans de prison pour celles qui ne sont pas reconnues comme victimes de traite. Certaines, comme Maria, ignorent jusqu’à leur arrivée que leur activité est illégale. Après leur arrivée, elles sont exploitées, une grande partie de leurs gains leur est confisquée, et elles sont forcées de rester dans le pays. Maria a été arrêtée cinq jours après son arrivée fin novembre, avec six autres femmes latino-américaines, et a passé sept mois en détention dans l’attente de son procès.
« Si nous avions su que c’était illégal, nous ne serions pas venues. »
Maria, victime d’exploitation sexuelle
Les téléphones des victimes révélaient non seulement des photos érotiques, des applications de rencontres et des messages de clients, mais aussi le contact d’une femme soupçonnée d’agir comme proxénète. Selon Ana, une autre victime sous pseudonyme, cette femme était responsable de la recherche de clients, de la planification des rendez-vous et de la gestion des appartements, prélevant la moitié des revenus pour couvrir les prétendus frais de voyage. Au cours des six premiers mois de 2025, la police albanaise a ouvert 108 enquêtes pour prostitution présumée, menant à des opérations dans divers établissements. Au moins 37 étrangers ont été identifiés comme suspects de crimes liés à la traite d’êtres humains, et dix victimes potentielles d’exploitation sexuelle ont été recensées. La commissaire Geranda Gjeta, de l’unité anti-traite des êtres humains de Tirana, confirme que les organisations criminelles promettent de l’argent rapide aux femmes issues de milieux très pauvres. Elles finissent par être victimes d’escroqueries et de menaces, certains criminels envoyant des vidéos de représailles à leurs familles ou des menaces de mort.
« Elles finissent par être victimes d’escroqueries et de menaces de la part de ces criminels, qui envoient des vidéos à leurs familles ou profèrent des menaces de mort. »
Geranda Gjeta, commissaire à l’unité anti-traite des êtres humains de Tirana
Sous cette pression, la plupart des femmes assument l’entière responsabilité lorsqu’elles sont arrêtées, par peur des représailles de leurs proxénètes, explique Bikena Puka, directrice du centre d’aide aux victimes Vatra. Elle observe une augmentation du nombre de victimes de traite étrangères pour exploitation sexuelle nécessitant leur aide. Nenad NACA note également une hausse des victimes et des suspects en Amérique latine.
Ana et Maria ont été libérées de prison et sont hébergées dans une maison sécurisée fournie par Vatra, en attendant la restitution de leurs passeports. Ana, originaire de République dominicaine, où elle avait du mal à subvenir aux besoins de ses enfants et de sa famille, est arrivée en Albanie en provenance d’Espagne. C’est à Barcelone qu’un réseau l’a contactée, lui proposant un travail d’escorte qui s’est avéré être un piège.
« La prostitution, nous le faisons par nécessité. Nous le considérons comme quelque chose de rapide et de facile. Mais ce n’est pas vrai. Non seulement ils nous maltraitent, mais ils nous obligent aussi à donner 50% de ce que nous gagnons avec notre corps aux proxénètes. »
Ana, victime d’exploitation sexuelle
Début septembre, onze ressortissants étrangers, dont six femmes, ont été arrêtés en Albanie en attendant leur procès, accusés de traite d’êtres humains et de proxénétisme. « L’Albanie était autrefois un pays d’origine pour les filles et les femmes albanaises victimes de traite. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une autre situation : un phénomène criminel international dont les victimes sont des femmes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine », explique Geranda Gjeta. Des groupes criminels bien organisés opèrent depuis l’étranger, avec le soutien de contacts locaux pour la logistique sur place. Les forces de sécurité font face à un défi « transnational », les victimes arrivant souvent avec des visas, parfois frauduleux, avant d’être déportées vers d’autres pays européens. L’Albanie enquête également sur plusieurs sites web hébergés à l’étranger qui servent à dissimuler les activités aux forces de sécurité. Malka Marcovich, militante des droits des femmes, souligne que la technologie facilite l’émergence d’un « proxénétisme international », rendant la traque des trafiquants de plus en plus complexe à mesure qu’ils franchissent les frontières et les continents. « La vente à grande échelle du corps des femmes est bien plus lucrative que le trafic de drogue », conclut-elle.