Publié le 2025-11-06 10:39:00. Le film documentaire « Vocabulaire Actif » de Yulia Lokshina, présenté au festival DOK Leipzig 2025, explore la fine frontière entre l’espace démocratique et l’endoctrinement autocratique, en s’appuyant sur des expériences personnelles et des symboles puissants comme l’école.
- Le film met en lumière la tension entre la préservation de la nature et le développement urbain en Russie, symbolisée par la construction d’une école.
- Il dénonce l’instrumentalisation de l’institution scolaire par l’État russe pour diffuser son idéologie et instaurer un climat de peur.
- L’œuvre examine le paradoxe de la tolérance et le rôle de la transparence dans les systèmes démocratiques et autoritaires.
Initialement axé sur un projet de film traitant de l’expansion urbaine à l’orée de Moscou, Yulia Lokshina s’est rapidement trouvée confrontée à une réalité plus pressante. Dans un contexte où les images satellites de vastes étendues naturelles russes font écho aux déploiements militaires en Ukraine, le projet prend une nouvelle dimension. Au milieu d’une forêt enneigée, la réalisatrice découvre un groupe de femmes protestant avec ferveur contre la coupe de nombreux arbres, destinée à faire place à une nouvelle école.
Ce phénomène, qualifié par les chercheurs de « colonisation interne », sert de toile de fond au film. Lokshina entremêle les images de ces résistantes locales avec la manière dont l’État russe utilise l’école comme un outil d’endoctrinement. Le film met en scène la protagoniste, ancienne professeure d’anglais en Russie ayant fui pour des raisons politiques. Celle-ci fut secrètement enregistrée par un élève alors qu’elle critiquait l’invasion de l’Ukraine. Cet enregistrement, diffusé à l’échelle du village, illustre la perfidie avec laquelle l’institution scolaire peut être retournée contre ceux qui expriment des opinions divergentes.
« Vocabulaire Actif » révèle comment la Russie emploie l’école non seulement pour inculquer son idéologie aux jeunes générations, mais aussi pour renforcer ses structures autocratiques. Le risque constant de délation et la peur qu’il engendre deviennent ainsi une composante permanente de la vie sociale.
Au moment du tournage, la protagoniste enseignait l’anglais dans une école berlinoise. Ses échanges avec ses élèves sur leurs expériences passées en Russie dessinent progressivement une vision de l’école comme symbole de la démocratie. Pour survivre, l’école, et par extension la démocratie, doit apprendre à naviguer des contradictions insolubles, tel le « paradoxe de la tolérance ».
La transparence, force motrice d’une démocratie libérale où chacun peut observer et vérifier l’intégrité des institutions, se transforme en faiblesse lorsque le système est renversé. Dans un contexte autoritaire, cette même transparence permet aux forces antidémocratiques de scruter et de contrôler ceux qui s’opposent à elles, même au sein des espaces clos que sont les établissements scolaires.
Pour traduire cette dualité, la forme même du film est astucieuse. L’école en construction près de Moscou est représentée sous forme de modèle filaire. Cette technique met en évidence la structure des éléments – plafonds, sols, murs, mobilier – en tant que simples contours, rendant l’ensemble intrinsèquement transparent et symbolisant ainsi la fragilité des frontières entre un lieu d’échange démocratique et un centre d’endoctrinement.
Yulia Lokshina signe ici une œuvre d’une grande complexité, où forme, fond et dimension personnelle s’entrecroisent harmonieusement. Grâce à cette synergie, le spectateur est amené à percevoir clairement la ligne de démarcation ténue entre les lieux propices au dialogue démocratique et ceux de l’endoctrinement autocratique.