Publié le 2025-10-04 11:30:00. Sophie Galabru, philosophe et agrégée, livre pour la première fois son « Panthéon culturel », mêlant ses influences, de Cocteau à Harry Potter, en passant par son illustre grand-père, Michel Galabru. Cet exercice révèle un univers sensible où se côtoient arts, littérature et expériences personnelles.
Philosophe renommée pour sa « pop philosophie », qui éclaire les concepts par des références culturelles et intimes, Sophie Galabru a accepté de partager ses inspirations. Dans une interview inédite, elle dévoile les œuvres qui ont jalonné son parcours, offrant un regard unique sur son imaginaire.
Ses essais, tels que Le Visage de nos colères, Faire famille ou Nos dernières fois, explorent des thèmes universels comme la colère, les liens familiaux et la nostalgie. Pour ce nouveau rendez-vous, elle revient sur ces sujets à travers le prisme de ses références culturelles.
Quel est votre livre de chevet ?
« En ce moment, L’Homme de cour de Baltasar Gracián. Ce philosophe jésuite du XVIIe siècle propose des pensées stratégiques pour naviguer avec ruse, prudence et diplomatie. J’apprécie sa vision claire de la nature humaine et ses conseils de ruse sociale qui m’amusent. »
Qu’est-ce qui vous a donné le goût de la philosophie ?
« Je crois que c’est la somme des problèmes incompréhensibles que je percevais chez les adultes qui m’entouraient. J’avais besoin et envie de les comprendre. Par la suite, mon propre vécu, parfois déroutant, m’a donné cette curiosité de réfléchir à la vie et à ses difficultés. »
Quel est votre premier souvenir culturel de l’enfance ?
« Il remonte à l’âge de 5 ou 6 ans. Ma maîtresse d’école nous initiait beaucoup à la peinture, notamment à celle de Cézanne, qu’elle adorait. Ce peintre est resté une référence pour moi, sans doute en lien avec cette institutrice. »
Et aujourd’hui, quel tableau vous touche le plus ?
« Toulouse-Lautrec, et notamment Le Lit. Deux enfants endormis. C’est une image d’innocence et de bonheur tranquille qui me procure beaucoup de joie. Quand je le vois, je ressens une émotion irrépressible, ce qui est très rare devant une œuvre picturale. »
Quelle œuvre suscite chez vous le plus de nostalgie ?
« Les Nocturnes de Chopin. Elles résonnaient dans l’appartement familial quand mon père, pianiste, vivait avec ma mère et s’installait à son piano. »
Quel film vous a le plus marqué ?
« Les films de Cocteau, Orphée et Le Testament d’Orphée. J’ai été subjuguée par l’univers étrange et suspendu de ses films, et de celui-ci en particulier. Il tranche tellement avec les films ordinaires et réalistes. Je me souviens d’images très frappantes et d’une atmosphère spécialement poétique où l’on croise Juliette Greco, Maria Casarès… On y découvre des décors qui n’évoquent rien de notre monde. On y admire Jean Marais traversant un miroir pour rejoindre l’au-delà, un monde magique « qu’il ne s’agit pas de comprendre mais de croire ». Tout est dit du programme poétique de ces films. »
Regardez-vous des séries ?
« Rarement, car je préfère les films. Ou alors j’aime les microséries, comme Adolescence récemment mise en ligne par Netflix. Il y a néanmoins une série, longue, que j’ai aimée et qui m’a marquée : Succession. L’histoire raconte une famille qui se déchire autour d’un héritage. J’aime ce que la perversion du père va créer comme défis pour la fratrie, entre solidarité et déchirements. C’est banal, intime, universel, et d’une grande finesse psychologique. »
Quel rôle occupe la musique dans votre vie ?
« Un rôle énorme. C’est un art vital pour moi, j’ai besoin d’en écouter très souvent, dès le matin, ou en cas d’« urgence » : fatigue intense, baisse de moral. Y ajouter le chant et la danse peut me redonner de l’énergie physique ou psychologique, quand je suis épuisée. J’en ai besoin pour écrire aussi, le plus souvent. Plus profondément, mon père étant pianiste, j’associe aussi la musique classique à sa personne. Dès que j’en écoute, c’est l’âme de mon père qui m’apparaît. Moi-même, j’ai étudié le piano, et en jouer fait partie de ma vie quotidienne… »
Si votre vie devait avoir une bande-son, quelle serait-elle ?
« Ce serait un morceau classique, une valse : Le Ruban dénoué de Reynaldo Hahn, compagnon de Marcel Proust. Cette musique est brève, à la fois profonde et très légère, d’une grande luminosité qui sied bien à ma vie… »
Qui est votre héros préféré ?
« Je n’ai pas vraiment de héros, car je ne suis pas portée à idéaliser les personnages. En revanche, certaines figures de l’Histoire me fascinent. Comme Socrate, initiateur de la philosophie, moraliste et missionnaire politique condamné à mort. Et Jésus, juif révolutionnaire (c’est en tout cas comme ça que je le décris), également condamné à mort pour ses idées novatrices. Ses messages sont assez stupéfiants. Ce sont de grands sages spirituels et des figures révolutionnaires condamnées… »
Aviez-vous une idole quand vous étiez adolescente ?
« Deux : Michel Berger et Serge Gainsbourg. Je m’obligeais, périodiquement, à désigner l’un ou l’autre comme étant le plus génial. Pendant très longtemps, adolescente, Gainsbourg était l’élu. Aujourd’hui, je tranche pour Michel Berger. Je me suis dit cela en allant écouter la réadaptation de la comédie musicale Starmania il y a un an. Je le trouve plus intemporel et visionnaire sur les problèmes de notre époque. »
Qu’y avait-il sur les murs de votre chambre d’ado ?
« Pendant une très courte période, j’y ai placardé une affiche de Titanic avec Leonardo DiCaprio, puis une photo de George Clooney. Mais je suis très vite devenue minimaliste, et n’ai pas trop aimé les affiches. Mes murs étaient donc assez épurés. »
Regardez-vous les films dans lesquels joue votre grand-père ? Qu’est-ce qu’ils suscitent chez vous ?
« Ça m’arrive quand ils passent à la télévision, oui. Et si je tombe dessus, je n’esquive pas. Ces visionnages m’émeuvent beaucoup, et parfois creusent un manque. Pendant et après, j’ai envie de prendre mon téléphone, de l’appeler tout de suite. J’ai envie de retoucher ses mains, de croiser son regard vivant, j’ai envie de retrouver les messages vocaux qu’il me laissait avec beaucoup de folie, pour me faire rire jusqu’à la coupure de la messagerie… »
Vous étiez proches l’un de l’autre.
« Très, oui… »
Parmi tous ses films, y en a-t-il un que vous préférez ?
« Je ne peux pas vous dire. Parce que j’ai du mal à jouer les critiques. Je me régale, quel que soit le film, qu’il s’agisse d’un « nanar » ou d’un film d’auteur. Il n’y en a pas un qui me plaît plus. Je l’aperçois toujours, lui, son talent, sa poésie, dans tout. »
Vous qui avez écrit sur la colère, quelle œuvre recommandez-vous pour l’apaiser ?
« Une vie bouleversée d’Etty Hillesum. On y lit beaucoup d’audace, de grandeur d’âme et une élégance stoïcienne à toute épreuve, qu’il s’agisse de ses problèmes très intimes comme des grands problèmes de l’Histoire qu’elle affronte. Cette œuvre transmet une grande force d’apaisement malgré les épreuves. »
Quel est votre poème préféré ?
« Je dirais « If » de Kipling, qui est peut-être le premier que j’ai adoré, très jeune. « If » condense une philosophie de vie à laquelle je souscris. Il explique combien l’être humain revient à conjuguer des contraires en soi, combien c’est une histoire de dosage et d’équilibre entre les extrêmes : comment être aimant sans être fou d’amour. C’est aussi le poème de la dignité : se sentir haï sans haïr à son tour, supporter la diffamation sans répliquer… C’est un poème sur l’élégance à revêtir pour se hisser au rang de l’humanité et cela me touche beaucoup. »
Quelle œuvre vous bouleverse ?
« Sagesse et destinée de Maeterlinck, un auteur belge tombé un peu dans l’oubli, pourtant Prix Nobel de littérature en 1911. Une écriture lumineuse et belle. Des leçons de sagesse et un grand spiritualisme pour nous dévoiler les secrets de la vie et les mystères de l’existence. »
Quelle œuvre, unanimement appréciée, vous laisse de marbre ?
« Il y en a sans doute, mais je ne m’en souviens pas. Peut-être parce que je ne me force jamais à regarder un film ou à lire un livre qui m’ennuie, et que je passe très vite à autre chose. Je peux néanmoins citer l’opéra, avec lequel j’ai quelques difficultés. Et pour lequel je me suis un peu forcée, puisque je suis restée à un ou deux concerts auxquels on m’a invitée, et dont j’aurais pu partir ! (rires). Il n’y a que La Callas qui me touche… »
Vous livrez-vous à ce qu’on pourrait appeler un plaisir coupable ?
« Rien ne me paraît coupable tant qu’il y a du plaisir. Mais je peux me vautrer dans des émissions sur les animaux, j’adore ça. Ou dans des émissions absurdes de défis sportifs stupides, comme les courses de caisses à savon que diffuse la chaîne L’Équipe. Elles impliquent, de la part des candidats, beaucoup d’ingéniosité et d’imagination : ils doivent créer leur véhicule de course, complètement loufoques, peu solides et qui, généralement, ne tiennent pas la fin de la course… J’aime beaucoup cette dérision, parce que je déteste l’univers sérieux des compétitions sportives. »
Il y a une raison à cette détestation ?
« Je ne comprends pas l’engouement, le sérieux et parfois la gravité, voire l’hystérie, des supporteurs de compétitions sportives alors que ce n’est qu’un jeu. C’est, pour moi, un malentendu énorme… Je crois aussi, pour faire amende honorable, que si je commence à m’investir dans le suivi d’une compétition, je vais ressentir beaucoup trop d’anxiété et je n’ai pas envie de ce stress-là. D’autant plus que je le trouve disproportionné par rapport au jeu et à l’enjeu ! »
Si vous pouviez inviter trois artistes, morts ou vivants à votre table, qui choisiriez-vous ?
« Sagan, parce que je la sens très drôle, vivante et je pense qu’on aurait flambé au casino avant d’aller dîner, ou après. Duras, parce qu’elle dit qu’elle cuisinait très bien, et que je l’imagine le faire dans sa maison de Neauphle-le-Château. Cocteau, parce que j’aime sa légèreté et qu’il m’aurait peut-être fait des dessins ! J’ajouterais une autre femme, vivante cette fois : Amélie Nothomb. Parce que j’adore l’écouter, et que je la trouve profondément aimable, charmante et intelligente. »
Quelle œuvre vous a charmé récemment ?
« L’œuvre d’une écrivaine italienne du XXe siècle, qui s’appelle Natalia Ginzburg, et que je trouve d’une sincérité, d’une simplicité et d’une intelligence géniales. Elle écrit aussi bien des romans que des essais, comme Les Petites Vertus, sur des sujets divers, avec des petits textes d’une écriture très belle, très profonde et d’une sincérité désarmante. »
À quel art aimeriez-vous vous essayer ?
« Je ne crois pas qu’il y ait d’art dont je sois curieuse et que je n’ai pas tenté. J’adore le piano et la danse (la danse classique et le tango notamment) et les pratique… J’ai un regret, en revanche, c’est de ne pas être plus talentueuse en dessin et en peinture. J’aurais adoré avoir un don pour cet art, et faire voir le monde par le trait, la lumière et la couleur. Ce n’est malheureusement pas le cas. »
Si vous deviez vivre dans l’univers d’un film ou d’un livre, quel serait-il ?
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« Je ne choisirais pas un univers réaliste, j’irais dans le fantastique avec Harry Potter. Je l’ai découvert enfant, quand la saga a débuté, j’ai grandi avec. Et j’adore la magie, ou l’idée que des forces ou des énergies surpuissantes puissent être captées par un sorcier pour être réutilisées. J’aime aussi l’idée qu’il existe des mondes invisibles, des créatures incongrues, des possibles insoupçonnés et cachés dans le même monde que le mien… »
« Panthéon : chaque samedi, une personnalité dévoile les œuvres qui ont nourri son imaginaire culturel. »