Le phénomène musical Six, qui réinvente l’histoire des épouses d’Henri VIII, s’offre une nouvelle vie sur les planches londoniennes avec une troupe entièrement japonaise. Après une tournée à guichets fermés au Japon, la troupe investit le Vaudeville Theatre pour une semaine, offrant au public occidental la version nippone de ce conte rock, chanté en japonais avec surtitrage en anglais.
Pour Marie Sugaya, chanteuse et danseuse, et Airi Suzuki, actrice et « icône pop », l’aventure relève du conte de fées. Sugaya avait découvert le spectacle grâce à une amie lors d’un échange culturel à Londres. « Elle en parlait avec tant d’enthousiasme que je me suis dit que si jamais cela venait au Japon, j’aimerais beaucoup y participer. Mais ce n’était qu’une idée lointaine, un rêve », confie-t-elle. Suzuki, quant à elle, s’était rendue en Grande-Bretagne l’année dernière, simplement en tant que spectatrice. Aucune des deux n’imaginait fouler la même scène pour interpréter elles-mêmes ce musical d’inspiration Tudor.
Ce retour à Londres marque une nouvelle étape pour cette « queendom » théâtrale, née sur les planches du festival Fringe d’Édimbourg en 2017 et devenue un phénomène mondial. La production britannique s’était déjà produite au Japon en début d’année, suivie par cette adaptation locale. La rencontre entre les co-producteurs Kenny Wax et Andy Barnes, ainsi que les créateurs Toby Marlow et Lucy Moss, avec la version japonaise a été déterminante. Ils ont perçu une énergie débordante qui méritait de retrouver la capitale britannique. « Nous pensions que ce serait merveilleux pour la queendom de faire quelque chose de différent », explique Kenny Wax. « Six aime être différent ; nous faisons souvent des choses audacieuses. »
Dans cette mise en scène, Marie Sugaya incarne Anne de Clèves, quatrième épouse d’Henri VIII, dont le mariage fut annulé – une issue heureuse comparée à d’autres. Airi Suzuki prête ses traits à Catherine Howard, qui succéda à Anne de Clèves dans les faveurs du roi, mais fut décapitée moins de deux ans après leur union, à l’âge de 18 ou 19 ans.
Installées dans une salle de répétition londonienne, vêtues de t-shirts à l’effigie du spectacle, les deux artistes expriment leur « immense joie d’être ici ». « Six dure 80 minutes, et pendant ces 80 minutes, ces reines sortent de leurs portraits pour raconter leurs propres vérités, leurs histoires personnelles, leur individualité », décrit Suzuki. « Le message de Catherine Howard n’a pas vraiment changé au fil des siècles : en tant qu’êtres humains, nous avons tous notre propre valeur. »
La première chanson qui a particulièrement touché Suzuki est « All You Wanna Do », le solo de son personnage, qui lui a servi de porte d’entrée. Marie Sugaya, également coach vocal et ancienne membre d’équipage de bateau, ressent une affinité naturelle avec Anne de Clèves : « Elle était aussi quelqu’un qui faisait ce qu’elle voulait. Elle ressentait la même liberté [que moi]. » Elle ajoute : « Il y a une grande richesse à jouer ce spectacle dans une langue différente de celle de l’original. Cela donne l’occasion de prouver que nous le faisons avec la même passion. »
Leurs interprétations sont un savant mélange d’histoire et de personnalité. « J’incarne 50 % de Catherine Howard et 50 % de moi-même », révèle Suzuki, un sentiment partagé par Sugaya : « Le spectacle est différent dans chaque pays, mais aussi différent avec chaque distribution, en raison de ce mélange 50-50. »
Si l’histoire des Tudor n’est pas universellement connue au Japon, le musical, lui, jouit d’une grande popularité, et le destin des six épouses est bien ancré dans les esprits, explique Hiroko Murata, directrice du Umeda Arts Theatre et productrice de la version japonaise de Six. « Au Japon, nous avons deux types de public : les fans de Six qui ignorent l’histoire mais adorent la musique, et ceux qui connaissent l’histoire. Les spectateurs japonais aiment beaucoup les récits centrés sur la royauté et la famille royale. Ils sont également familiers avec Shakespeare », ce qui signifie qu’ils ont une connaissance de l’histoire de la monarchie britannique.
Un des thèmes centraux, selon Kenny Wax, est de donner une voix aux femmes de l’histoire et d’inspirer les jeunes filles et les femmes d’aujourd’hui. « Nous présentons le spectacle comme une « her-story » [son histoire] plutôt qu’une « his-story » [son histoire]. Ces femmes ont l’opportunité de raconter leur vie avec Henry, et presque, oserais-je dire, de lui faire un pied de nez. »
Pour Sugaya, le message est limpide. « L’histoire est évidemment écrite par les hommes, et les femmes [trop souvent] ne deviennent que des accessoires. Il y a beaucoup de strates derrière l’histoire. Ce qui est important ici, c’est que chaque personne a sa propre histoire individuelle, d’où l’importance de créer sa propre histoire, et de se rendre soi-même digne d’une couronne, en quelque sorte. »
Ce message féministe résonne-t-il auprès du public japonais, d’autant plus à la lumière de la récente élection de la première femme Première ministre, Sanae Takaichi ? Murata nuance : « Six au Japon ne clame pas haut et fort son message d’empowerment ou de féminisme – le public peut s’approprier ce message et faire naître ce sentiment féministe en lui. » Elle exprime néanmoins sa vision de l’émancipation et invite Sanae Takaichi à venir découvrir la comédie musicale.
Au-delà des fidèles fans de Six, cette programmation devrait attirer le contingent international du West End, ainsi que les touristes japonais, anticipe Wax. La portée mondiale du spectacle est phénoménale, ajoute-t-il. Quinze pays ont actuellement acquis les droits de représentation, sans compter les productions indépendantes non officielles dans des contrées plus lointaines, de la Corée à la Chine, en passant par Singapour et les Philippines. « Beaucoup connaissent déjà la musique. La bande originale a été streamée 1,1 milliard de fois – un chiffre qui la place juste derrière Hamilton dans le domaine du streaming de comédies musicales. »
Pour Marie Sugaya, monter sur la scène du West End est une émotion immense, d’autant plus que l’amie qui lui a parlé de Six pour la première fois sera dans le public. « Elle revient à Londres pour me voir jouer sur scène cette fois-ci. C’est très émouvant », confie Sugaya. Ce rêve lointain est devenu réalité. Six the Musical: Japan in the West End se joue au Vaudeville Theatre du 4 au 9 novembre.