La transition vers une alimentation plus saine et respectueuse de l’environnement pourrait générer des économies considérables pour les systèmes de santé, tout en luttant contre le changement climatique. Des experts proposent d’appliquer les théories de la philosophe Hannah Arendt pour repenser notre approche de la nutrition et encourager des changements structurels.
Si le nom d’Hannah Arendt évoque le totalitarisme et la « banalité du mal », son œuvre pourrait surprendre dans le débat actuel sur l’alimentation. La théoricienne politique Maike Weißpflug souligne que ses concepts offrent des pistes pour aborder la transition nutritionnelle, un enjeu crucial face aux défis sanitaires et environnementaux.
L’interniste, nutritionniste et gériatre Lisa Pörtner, qui mène des recherches à l’Institut de recherche sur l’impact climatique de Potsdam et à l’Institut de santé publique de la Charité – Universitätsmedizin Berlin, préconise notamment le « Régime Santé Planétaire ». Proposé en 2019 par la commission EAT-Lancet, ce régime privilégie les produits à base de plantes – céréales complètes, légumineuses, fruits, légumes, noix et graines – tout en autorisant une consommation modérée d’aliments d’origine animale.
Selon le Dr Pörtner, une alimentation saine pourrait prévenir certains cas de diabète, de cancer et de maladies cardiovasculaires, permettant ainsi aux compagnies d’assurance maladie d’économiser des milliards d’euros chaque année. « Il ne faut pas oublier que certains cas de diabète, de cancer ou de maladies cardiovasculaires peuvent être évités grâce à une alimentation saine », explique-t-elle.
Pour que cette transition se concrétise, les expertes insistent sur la nécessité de mesures structurelles au niveau politique et institutionnel. Cela passe par un système de rémunération favorisant la prévention dans le secteur de la santé, ainsi qu’une formation médicale plus axée sur la nutrition. Elles plaident également pour une régulation politique de l’offre, des prix et de la publicité des denrées alimentaires, afin de les orienter vers des choix plus sains et plus respectueux du climat.
Cependant, elles soulignent qu’une simple pression morale sur les individus ne suffira pas. Le Dr Weißpflug rappelle que l’idée d’une liberté illimitée est une illusion, Arendt considérant la liberté comme un espace structuré et non comme un vide sans limites. « Passer par les supermarchés est déjà très réglementé – au travers des offres, de la publicité et des prix. La seule question est de savoir dans quelle direction », précise-t-elle.
En Allemagne, les avancées dans ce domaine sont limitées, notamment en raison de l’influence du lobby agroalimentaire. « On ne gagne pas d’argent avec une courgette, mais il existe une forte industrie pharmaceutique derrière les médicaments », ajoute le Dr Pörtner. Par ailleurs, les débats sur la nutrition sont souvent instrumentalisés à des fins populistes, transformant même les recommandations non contraignantes en atteintes aux libertés individuelles.