Publié le 23 février 2026 à 06h23. Au XXIe siècle, le véritable pouvoir ne réside plus dans le contrôle des ressources traditionnelles, mais dans la maîtrise des infrastructures de télécommunications, devenues le système nerveux de la société moderne.
Le contrôle de l’information est devenu un enjeu géopolitique majeur. Les réseaux de télécommunications, qui supportent les communications personnelles, les transactions financières, l’activité économique et le fonctionnement de l’État, confèrent à celui qui les maîtrise une influence considérable, souvent exercée de manière invisible.
Cette réalité technique est confirmée par l’expérience de ceux qui ont occupé des postes de responsabilité au sein des opérateurs de télécommunications. Ainsi, un ancien directeur de la Région Capitale de Cantv, l’opérateur vénézuélien, a pu constater directement que les infrastructures de télécommunications sont intégrées à l’architecture opérationnelle de l’État. Il souligne que, dans tous les pays, les États disposent de moyens d’accès aux réseaux de télécommunications, sans nécessiter la création d’infrastructures parallèles.
Au Venezuela, cette interdépendance entre l’État et les opérateurs de télécommunications a pris une dimension particulière avec l’affaiblissement progressif des institutions indépendantes au début du XXIe siècle. Dans ce contexte, le rôle de Telefónica, la multinationale espagnole propriétaire de Movistar Venezuela, revêt une importance particulière.
Telefónica, bien qu’étant une entreprise européenne soumise à la législation espagnole et aux normes de l’Union européenne, opère une infrastructure essentielle au système national de télécommunications vénézuélien. Son fonctionnement se déroule dans un environnement où l’État exerce une influence, qu’elle soit intentionnelle ou nécessaire.
Cette situation s’inscrit dans un contexte historique plus large. À la fin du XXe siècle, après la vague de privatisations en Amérique latine, des entreprises espagnoles comme Telefónica, Banco Santander et BBVA ont mené une expansion stratégique, qualifiée de « deuxième conquête espagnole », visant à reprendre le contrôle de secteurs stratégiques, non pas par la force militaire, mais par des moyens économiques.
Telefónica a ainsi acquis des infrastructures critiques, notamment des centres de commutation, des nœuds de réseau, des liaisons internationales et des systèmes de transmission, contrôlant les points de passage du trafic national vers le trafic international. Ces nœuds constituent le cœur opérationnel de tout système de télécommunications, permettant de diriger, de gérer ou d’interrompre le flux d’informations.
Ce principe n’est pas propre au Venezuela. D’autres pays, comme la Russie, la Chine et l’Iran, ont développé des systèmes de surveillance qui opèrent directement sur les infrastructures existantes, sans avoir besoin de créer des réseaux parallèles. Le Venezuela a également évolué vers une architecture similaire, consolidant des systèmes centralisés d’intégration de données et des capacités avancées de communications cryptées, avec l’aide technique de partenaires internationaux.
Cette évolution ne nécessite pas la création de nouveaux réseaux, mais plutôt un accès fonctionnel aux infrastructures existantes. C’est là que réside la dimension géopolitique du problème.
Telefónica opère au Venezuela en tant que société privée, dans le cadre de législations européennes conçues pour protéger la transparence et l’État de droit. Cependant, son infrastructure est intégrée à un environnement institutionnel où l’État exerce un contrôle étendu sur son fonctionnement. Cette coexistence implique une interdépendance fonctionnelle, plutôt qu’une collaboration volontaire.
Au XXIe siècle, la puissance vénézuélienne se définit de plus en plus par le contrôle des infrastructures qui transportent l’information, et non plus uniquement par le contrôle des ressources pétrolières. L’infrastructure numérique n’est pas neutre : elle est le terrain sur lequel s’exerce le pouvoir contemporain. Au Venezuela, ce pouvoir opère en grande partie à travers des réseaux qui n’appartiennent pas formellement à l’État, mais sans lesquels celui-ci ne pourrait pas fonctionner. La souveraineté moderne dépend désormais de la capacité à contrôler l’infrastructure qui relie un territoire au reste du monde.
À l’ère numérique, le pouvoir ne s’exerce pas toujours depuis un palais, mais parfois depuis un nœud de télécommunications.