Des manifestations sporadiques mais tendues animent les abords du centre de rétention d’immigrants de Broadview, près de Chicago, depuis plusieurs semaines. Le président a récemment déployé la Garde nationale, décision jugée illégale par la justice, attisant davantage les protestations. L’atmosphère reste électrique, entre militants déterminés et rares voix dissonantes.
Derrière les hautes clôtures d’un bâtiment de briques sombres aux fenêtres condamnées, la situation à Broadview demeure opaque. Pourtant, ce que l’on sait, c’est que ce centre, qualifié de «camp de détention de fortune», abriterait jusqu’à 200 migrants en attente d’expulsion. La tension y est palpable, alimentée par des semaines d’agitation. Levi, militant rencontré sur place, raconte avoir été retenu cinq heures par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), une expérience qui a renforcé sa détermination.
Arrivé de Caroline du Nord il y a deux semaines et demie, Levi s’est rapidement intégré au mouvement de protestation. À ses côtés, une tente improvisée sert de quartier général aux bénévoles. On y organise la logistique : nourriture, congélateurs, masques, parapluies… une organisation spontanée et déterminée à tenir tête aux autorités. Une jeune femme aux cheveux roses examine une trousse de premiers secours, tandis qu’une autre arbore un foulard palestinien, symboles de la diversité des soutiens au mouvement.
Vendredi dernier, la police de l’État de l’Illinois se tenait prête à encadrer de nouvelles manifestations devant l’entrée du centre. La veille, un juge fédéral avait jugé illégal le déploiement de la Garde nationale ordonné par le président, une décision qui avait provoqué un regain de mobilisation.
« Nous ne sommes pas officiellement organisés », explique Levi, un jeune homme au visage jovial, le sweat à capuche sur la tête. « C’est une opération 24 heures sur 24. Si quelqu’un arrive, on lui dit : ‘Ok, tu t’occupes aussi de la tente.’ » Son engagement est né d’une solidarité spontanée. « Mon loyer a augmenté et, heureusement, j’ai un emploi où je peux trouver du travail facilement », confie ce forestier spécialisé dans l’accrobranche, qui avoue peu d’expérience dans les manifestations, mais un fort sens du devoir civique.
Le récit de Levi bascule rapidement vers les violences policières qu’il dit avoir subies et observées. Les affrontements avec les forces de l’ordre, les jets de gaz poivré et lacrymogènes font partie de son quotidien de militant. Son arrestation a été particulièrement brutale : menotté dans le dos, une contrainte physique jugée inutilement violente. Seul dans les locaux de l’ICE, il aurait entendu des agents dire : « On ne peut pas le laisser disparaître », avant d’être relâché cinq heures plus tard, sans explication, non loin du centre. « J’ai failli abandonner, mais je me suis dit : ‘C’est quoi ce bordel ?’ et j’ai couru vers le camp. »
Ce témoignage personnel s’inscrit dans un tableau plus large, où de nombreux médias dépeignent une situation alarmante. Le *New York Times* évoque une peur de l’ICE qui s’étend à toute la ville, avec des « tensions qui éclatent comme de petits feux de forêt intenses ». *Vanity Fair* parle carrément de « zone de guerre » à Chicago, comparant la situation à une scène de *Star Wars* dans laquelle des policiers robustes remplacent les stormtroopers.
Pourtant, ce mercredi après-midi d’été indien, le spectacle est loin d’être aussi dramatique à Broadview. À part quelques policiers aux abords de la « zone de liberté d’expression », le calme règne. Des voitures de patrouille et des camionnettes aux vitres teintées circulent, mais l’agitation tant décriée n’est pas visible. La Garde nationale, déployée à la demande de Donald Trump jeudi dernier, a été immédiatement bloquée par un juge fédéral de Chicago, qui a estimé illégal son usage comme escorte pour l’ICE. L’ancien président avait vivement critiqué le gouverneur de l’Illinois et le maire de Chicago, les accusant de ne pas protéger les agents de l’ICE et réclamant leur emprisonnement.
Cette interprétation présidentielle, ainsi que les reportages les plus dystopiques, semblent toutefois exagérés au regard de la situation sur le terrain. La manifestation de mercredi soir dans le centre-ville, bien que rassemblant plusieurs centaines de personnes, est restée contenue, sans émeutes notables.
À Broadview non plus, les manifestants ne dressent pas un tableau particulièrement menaçant. Autour de Levi, de jeunes militants progressistes incarnent une certaine image stéréotypée. Lee Goodman, militant retraité des droits des migrants, porte un costume de détenu, réplique de l’uniforme des camps de concentration. « Le triangle bleu sur ma veste est l’insigne que les nazis utilisaient pour les migrants », explique-t-il. « Nous mettons les migrants dans des camps de concentration dans ce pays, je veux attirer l’attention là-dessus. Nous savons où va une telle société. Nous savons ce qui va suivre. »
Une graphiste, venue pour la première fois, se décrit comme « une mère blanche moyenne de banlieue », mais elle a vécu dans le quartier multiculturel de Logan Square et est convaincue que « les migrants rendent notre société meilleure ». Une retraitée anonyme, munie d’une casquette « Press », relaie en direct les événements sur son téléphone. Elle affirme avoir été touchée par du gaz poivré et des balles en caoutchouc, mais refuse de se laisser intimider. « Seulement aujourd’hui, je ne peux plus rester », s’excuse-t-elle, devant s’occuper de ses petits-enfants.
Des contre-manifestations sporadiques existent également. Au milieu de la foule, on trouve Allison, une femme dynamique qui soutient les immigrants, mais « à condition qu’ils viennent légalement ». Électrice de Donald Trump, elle a quitté Maui après les incendies de forêt pour s’installer à Chicago. Elle se rend à Broadview à vélo, « pour que les gens ne voient pas ma plaque d’immatriculation », et vient régulièrement remercier les agents de l’ICE, qu’elle entend conspuer. « Ils se font crier dessus, insulter de racistes, de nazis, de violeurs. » Elle déplore le manque d’écoute des autres manifestants. « Dans les bons jours, on se rencontre au milieu », espère-t-elle, refusant le cynisme.