La sage-femme Anna Roy, auteure du livre « Le post-partum dure 3 ans », démystifie cette période de transition complexe pour les jeunes mères, appelant à repenser les durées de congé et à mieux accompagner les femmes dans ce bouleversement profond.
Rencontrée dans un café parisien, Anna Roy, visage paisible et regard bienveillant, est devenue la voix de référence sur les réalités du post-partum. Loin des représentations idéalisées, elle insiste sur la durée et la profondeur de cette période qui suit la naissance, une métamorphose souvent sous-estimée par la société. « On parle couramment de post-partum depuis une dizaine d’années seulement », rappelle-t-elle, contrastant avec l’ancien terme « suites de couches » qui ne couvrait qu’une période bien plus restreinte.
Selon la sage-femme, les deux ou trois premières semaines sont une période hors du temps, teintée d’un « état de grâce » mais aussi souvent du « baby-blues ». Les trois premiers mois marquent un retour progressif à la normale physique, avec la fin des saignements et le retour de l’utérus à sa taille initiale. Cependant, notre société semble fixer arbitrairement la fin de cette période à la reprise du travail, autour de deux mois et demi, calquant la durée sur celle du congé maternité. « C’est artificiel », martèle Anna Roy, qui estime qu’« il me semble que trois ans sont un minimum pour gérer cette complexité ».
La notion de « matrescence » est centrale dans son discours. Ce processus de maturation, souvent comparé à l’adolescence, est pourtant bien plus ardu. Là où l’adolescent vit des transformations dans un environnement stable, la jeune mère est confrontée à une double mutation : la sienne et celle de tout son entourage. « Elle doit aussi rester l’employée, la maîtresse, malgré ce corps qui change, cette vulnérabilité psychique, cet enfant qui apparaît », explique-t-elle. La pression de retourner rapidement au travail, laissant son bébé aux soins d’autres, constitue un déchirement pour beaucoup.
Face à ces constats, Anna Roy plaide pour un allongement significatif du congé maternité : « Je préconise au moins six mois (à se répartir dans le couple comme on veut), renouvelable une fois. » Elle juge « une folie de confier son enfant à des inconnus alors qu’on n’en a pas envie », soulignant qu’un bébé avant 9 mois, voire 1 an, a besoin de la présence exclusive de ses parents. Les études tendent à confirmer ce besoin : un pic de dépressions post-partum survient systématiquement au moment de la reprise du travail.
Préparer ce passage est donc essentiel. Anna Roy conseille de ne pas négliger la préparation à l’accouchement, même pour une seconde ou troisième naissance, et de rédiger un projet de naissance personnel, véritable portrait de ses attentes et de ses peurs. Il est crucial de « parler avec le coparent de nos choix. De nos envies. Tout poser avant la naissance ». S’entourer de professionnels (kiné, sage-femme, psy) et surtout, respecter ses besoins primaires : bouger, manger, éliminer. « Les femmes se contrarient sans cesse et se font toujours passer après leurs proches… », constate-t-elle, rappelant de ne pas minimiser la douleur, notamment les fameuses « tranchées », et de demander des antidouleurs.
L’idée d’un savoir ancestral perdu est nuancée : « Je ne crois pas qu’‘avant, c’était mieux’. On nous vend une vision très idéalisée de la maternité. » Elle rappelle que les accouchements d’antan étaient souvent périlleux et marqués par la douleur, voire par des violences obstétricales plus fréquentes qu’aujourd’hui.
En cas de traumatisme lié à un accouchement difficile, Anna Roy recommande de demander son « partogramme » à la maternité, ce document médico-légal permettant de comprendre objectivement ce qui s’est passé. Un entretien postnatal avec une sage-femme est également préconisé pour verbaliser et dépasser les émotions.
Les conseils pratiques pour le post-partum incluent :
- Une activité physique régulière.
- Une alimentation équilibrée, à anticiper en faisant le plein de provisions avant l’accouchement.
- La constitution d’une équipe de soutien (famille, amis, professionnels).
- Remettre en question son mode de vie pour s’adapter à ses nouveaux besoins.
- Échanger avec au moins un adulte par jour.
- Lister les tâches pour un partage équitable de la charge mentale.
- Alterner les moments de sommeil.
- Ne pas viser la perfection, mais trouver son propre style parental.
- S’accorder des temps pour soi et en couple.
- Ne pas oublier de se masturber pour se reconnecter à son corps et à soi-même.
Le couple traverse également une épreuve majeure. Cette « crise maturative » peut révéler des tensions, voire des trahisons, mais aussi renforcer le lien. Il est essentiel de continuer à faire du couple un sujet, en se ménageant des moments à deux. De même, le temps pour soi est crucial : « Un parent heureux, c’est un bébé heureux ! »
Concernant la sexualité, Anna Roy encourage l’auto-exploration, y compris la masturbation, pour se reconnecter à son corps après l’accouchement, rappelant que la rééducation périnéale permet une bonne récupération. Elle souligne que la fatigue et la pression pèsent aussi sur les pères, dont la libido peut être affectée.
En résumé, pour réussir son post-partum ? « Il ne s’agit pas de réussir ou d’échouer ! Mais de passer l’étape », conclut Anna Roy. « Il n’existe aucune recette, c’est à chacune de trouver sa voie. »