Publié le 2024-03-15 10:00:00. La résistance aux antibiotiques, une menace croissante, pourrait entraîner des millions de décès d’ici 2050 si des mesures drastiques ne sont pas prises. Des experts alertent sur l’usage excessif et inapproprié des antibiotiques, tant en médecine humaine qu’en agriculture, qui accélère l’émergence de « superbactéries ».
- La résistance aux antibiotiques pourrait causer 10 millions de morts par an d’ici 2050, dépassant le bilan de la pandémie de Covid-19.
- La Turquie affiche des taux de résistance et de consommation d’antibiotiques parmi les plus élevés au monde.
- Des erreurs courantes, telles que l’utilisation d’antibiotiques pour des infections virales ou l’interruption prématurée des traitements, contribuent au problème.
Autrefois considérés comme des « balles magiques » contre les bactéries, les antibiotiques sont aujourd’hui confrontés à un danger majeur : la résistance. Ce phénomène apparaît lorsque les bactéries évoluent et développent des défenses contre les médicaments conçus pour les éliminer. Les conséquences sont graves : les traitements deviennent moins efficaces, engendrent davantage d’effets secondaires, et dans les cas extrêmes, il n’existe plus aucune option thérapeutique pour les patients infectés par des bactéries multi-résistantes. Ces « superbactéries » peuvent ensuite se propager dans les établissements de santé ou à domicile.
Le Professeur Ümit Savaşçı, du département des maladies infectieuses et de microbiologie clinique de l’Hôpital de formation et de recherche SBÜ Gülhane, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, « courons-nous à toute vitesse vers l’abîme en raison de notre manque de conscience de ce problème ? ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de résistance aux antibiotiques a grimpé de 38,1 % à 46,5 % en l’espace de cinq ans dans certains pays (données OCDE), et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime déjà le nombre de décès annuels à environ 700 000 à l’échelle mondiale. Sans action concertée, ce chiffre pourrait atteindre 10 millions par an d’ici 2050, soit une pandémie potentiellement plus meurtrière que la Covid-19.
L’usage intensif et prolongé d’antibiotiques peut également avoir des répercussions néfastes sur la santé humaine, entraînant des défaillances hépatiques et rénales, des allergies, des troubles neurologiques et cardiovasculaires. Les antibiotiques, en détruisant la flore intestinale bénéfique (microbiote), peuvent causer des dommages durables à l’ensemble des systèmes de l’organisme.
Les implications économiques sont également considérables. La Banque Mondiale prévoit des pertes mondiales de 100 000 milliards de dollars (USD) d’ici 2050 dues à la résistance antimicrobienne. En Turquie, les dommages économiques pourraient atteindre 1 400 milliards de dollars (USD) entre 2010 et 2050 si la tendance actuelle se maintient. Face à cette crise, l’OMS a lancé en 2017 le programme AWaRe (Accès, Surveillance, Réserve) pour standardiser et encourager une utilisation rationnelle des antibiotiques. Des pays comme la Finlande, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse, les Pays-Bas et la France ont déjà montré la voie en améliorant la coopération entre professionnels de santé et citoyens.
La Turquie se trouve malheureusement en deuxième position mondiale en termes de taux de résistance aux antimicrobiens et en tête de la consommation d’antibiotiques. Bien que des politiques sanitaires soient mises en place, l’élaboration d’une cartographie précise de la résistance, incluant les secteurs médical et de l’élevage, est une priorité. Le pays participe activement au système national de surveillance de la résistance antimicrobienne et au réseau CAESAR (Central Asian and Eastern European Surveillance of Antimicrobial Resistance) de l’OMS. Malgré ces efforts, les taux de résistance à certains antibiotiques ont été multipliés par quatre ou cinq par rapport à la moyenne européenne.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation alarmante :
- Utilisation inappropriée : Les antibiotiques sont inefficaces contre les virus (rhume, grippe). Leur usage pour ces infections virales contribue à l’augmentation de la résistance.
- Non-respect des prescriptions : Ne pas suivre la posologie ou arrêter le traitement trop tôt permet aux bactéries les plus résistantes de survivre et de se multiplier.
- Agriculture et élevage : L’usage massif d’antibiotiques dans ces secteurs favorise la dissémination de bactéries résistantes dans l’environnement et l’alimentation.
- Mauvaises pratiques d’hygiène : Le manque d’hygiène des mains et les règles d’hygiène générales facilitent la propagation des infections et, par conséquent, l’utilisation accrue d’antibiotiques.
- Manque de collaboration : La résistance aux antimicrobiens étant un problème mondial, une coordination internationale efficace est essentielle, mais souvent défaillante.
Pour inverser cette tendance, le Professeur Savaşçı préconise des solutions basées sur une approche personnalisée et prédictive du traitement antimicrobien, s’appuyant notamment sur l’intelligence artificielle pour analyser les données des patients. Il souligne l’importance cruciale d’une coordination multisectorielle (pharmaceutique, agricole, éducatif, sanitaire, etc.) et d’une surveillance accrue de l’usage des antibiotiques, y compris chez les animaux. La prescription rationnelle, l’éducation des patients et les investissements dans la recherche de nouveaux médicaments, diagnostics et vaccins sont également indispensables.
« Dans la situation actuelle, nos mains sont liées par des infections potentiellement mortelles telles que la « septicémie ». Ce serait une tragédie totale si les patients que nous pouvons facilement traiter en ambulatoire dans les polycliniques perdent la vie. Même si la résistance aux antimicrobiens est une pandémie silencieuse, c’est une crise sur laquelle nous ne pouvons pas rester silencieux. C’est notre dernier avertissement. »
Prof. Dr. Ümit Savaşçı