Publié le 15 février 2026. Une étude révolutionnaire publiée dans la revue Science remet en question une croyance fondamentale en biologie et en psychologie : la capacité à imaginer et à rêver était considérée comme une spécificité humaine. Un bonobo nommé Kanzi a prouvé le contraire en faisant preuve d’une capacité surprenante à comprendre un jeu de dupes.
- Des chercheurs ont démontré qu’un bonobo, Kanzi, est capable de comprendre un scénario fictif et d’agir en conséquence.
- L’étude suggère que la capacité à créer des « seconds mondes » dans l’esprit pourrait ne pas être exclusivement humaine.
- Ce phénomène, appelé « représentation secondaire », pourrait avoir des racines profondes dans l’histoire évolutive des primates.
Pendant des décennies, les manuels scolaires ont affirmé que les animaux vivaient uniquement dans le présent, incapables de rêver ou d’imaginer des réalités alternatives. Cette vision anthropocentrique est aujourd’hui remise en question par une expérience ingénieuse menée par des psychologues et des spécialistes des sciences cognitives. L’étude, parue dans la prestigieuse revue Science, met en lumière les capacités cognitives insoupçonnées de Kanzi, un bonobo particulièrement intelligent.
L’expérience, qui ressemble davantage à un jeu d’enfant qu’à une recherche scientifique rigoureuse, a été menée par Amalia Bastos, de l’Université de St Andrews, et Christopher Krupenye, de l’Université Johns Hopkins. Les chercheurs se sont placés face à Kanzi avec un pichet vide et deux tasses transparentes. Ils ont ensuite simulé le versement de jus dans les deux tasses, avant de « verser » fictivement le contenu d’une des tasses dans le pichet. L’objectif était de déterminer si Kanzi serait capable de comprendre que seule une tasse contenait encore du jus, même si cela n’était pas visible physiquement.
Si Kanzi avait agi uniquement en fonction de ce qu’il voyait, il aurait eu autant de chances de choisir l’une ou l’autre tasse. Or, dans 68 % des cas (soit 34 tentatives sur 50), il a systématiquement choisi la tasse qui, selon le scénario du jeu, était censée être pleine. Il a obtenu un résultat similaire avec des raisins fictifs, avec un taux de réussite de 69 %. Des tests de contrôle ont ensuite permis d’éliminer l’hypothèse d’un simple apprentissage par répétition : lorsqu’on lui a présenté à la fois du jus réel et du jus « simulé », Kanzi a clairement et logiquement préféré le jus réel.
Les scientifiques qualifient ce phénomène de « représentation secondaire ». Cela signifie que Kanzi était capable de maintenir simultanément deux modèles du monde dans son esprit : la réalité physique (les tasses sont vides) et une représentation fictive (une tasse contient du jus). Cette capacité, essentielle chez l’humain pour planifier l’avenir ou comprendre les intentions d’autrui, semble donc ne pas être un privilège exclusif à notre espèce. Les auteurs de l’étude soulignent toutefois que ces résultats ne prouvent pas que tous les grands singes possèdent cette capacité. Kanzi était un individu unique, ayant bénéficié d’une éducation particulière basée sur l’apprentissage de symboles et d’une proximité constante avec les humains, ce qui a pu influencer le développement de son cerveau.
Qui était le génie Kanzi ?
Bébé bonobo
Kanzi, le bonobo décédé en 2025 à l’âge de 44 ans, était bien plus qu’un simple sujet d’étude. C’était une véritable star des sciences cognitives, dont le foyer était le centre de recherche Ape Initiative dans l’Iowa, aux États-Unis. Il n’a pas appris le langage de manière formelle, mais l’a « absorbé » par l’observation de sa mère adoptive, Matata, et des chercheurs humains, à l’instar des jeunes enfants. Il a appris à communiquer à l’aide de lexigrammes – un clavier spécial doté de centaines de symboles abstraits –, a compris des centaines de mots anglais, a été capable de fabriquer un outil en pierre et a répondu à des instructions complexes.
Le bonobo : l’hippie oublié de la forêt
Les bonobos ont longtemps été considérés à tort comme une simple sous-espèce de chimpanzés, mais on sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une espèce distincte, qui s’est séparée des chimpanzés il y a entre un et deux millions d’années. Souvent surnommés « les hippies de la forêt », les bonobos se distinguent des chimpanzés par leur comportement plus pacifique. Si le monde des chimpanzés est marqué par l’agressivité, chez les bonobos, les femelles et les coalitions jouent un rôle dominant. Les conflits sont résolus par le contact social plutôt que par la force brute. Cette dynamique sociale complexe et la nécessité de « lire » les autres membres du groupe pourraient être à l’origine de leur intelligence élevée.
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Des poupées d’écorce
Des indices sur l’imagination animale existaient déjà, il manquait simplement la preuve expérimentale. Le primatologue Richard Wrangham a par exemple documenté des femelles chimpanzés portant des bâtons d’une manière qui rappelait le fait de prendre soin de leurs petits, comme si elles jouaient avec des poupées. Une étude antérieure, menée en 2006 par l’équipe d’Heidi Lyn, a montré que le jeu de représentation est particulièrement présent chez les singes ayant reçu une formation symbolique.
La combinaison de ces observations avec les données expérimentales de 2026 relance le débat. Cela ne signifie pas que les singes ont la même imagination que les humains, mais que la capacité à créer des « seconds mondes » dans l’esprit pourrait être plus ancienne qu’on ne le pensait, remontant peut-être à 6 ou 9 millions d’années, à notre ancêtre commun. Le jus invisible de Kanzi ne signifie pas la fin des différences entre nous et les animaux, mais il montre que le fossé entre les esprits humains et non humains est peut-être moins profond que ce que nous avons longtemps cru.