Dix ans après la signature de l’Accord de Paris, les émissions et les températures mondiales continuent de battre des records, alimentant des catastrophes climatiques inédites. Aux États-Unis, le virage vers les énergies propres se heurte à des vents contraires politiques, mais les données mondiales racontent une histoire d’espoir surprenant, selon une experte.
Les chiffres mondiaux contredisent les gros titres sombres sur le climat
Malgré un discours souvent pessimiste sur la lutte contre le changement climatique, les données globales révèlent une trajectoire de progrès sans précédent. C’est le constat de Hannah Ritchie, data scientist à l’Université d’Oxford et rédactrice en chef adjointe de Our World in Data. Dans son nouveau livre, « Purify the Air », elle s’appuie sur les chiffres pour déconstruire les idées reçues et offre une perspective nuancée, même face à des défis majeurs comme la construction massive de centrales au charbon en Chine ou le retrait américain des politiques climatiques.
L’Amérique se retire, la Chine prend son envol
Face à une réduction du soutien américain aux énergies renouvelables, Hannah Ritchie tempère les inquiétudes d’un ralentissement mondial. Elle explique :
« Évidemment, au niveau national, je pense que la transition américaine va ralentir. Je pense que les gens supposent, bien entendu, que cela ralentira également la transition mondiale. Je n’en suis pas entièrement convaincu. Je pense qu’il arrive souvent qu’un pays grand et puissant comme les États-Unis se retire, ce qui crée souvent une marge pour que d’autres se penchent en avant. »
Elle souligne ainsi le rôle moteur de la Chine, qui non seulement déploie rapidement ses propres énergies propres, mais domine également les marchés mondiaux. Ce retrait américain pourrait, selon elle, encore davantage encourager la Chine à accélérer sa transition.
La Chine, maître de l’énergie propre et bon marché
La compétitivité de la Chine dans le domaine des énergies propres, notamment le solaire et les batteries, ne s’explique pas seulement par le coût de la main-d’œuvre, mais surtout par des investissements massifs dans l’automatisation. Hannah Ritchie précise :
« Le nombre de travailleurs par [batterie produite] est environ six fois inférieur à celui des États-Unis. »
Concernant les droits de douane imposés par les États-Unis sur les produits chinois, elle met en garde contre leurs effets potentiels négatifs sur l’emploi global dans le secteur des énergies propres. Si l’objectif est de protéger l’emploi manufacturier, les tarifs élevés pourraient, paradoxalement, freiner la croissance des emplois dans l’installation, la maintenance et le développement, qui constituent la majorité des emplois du secteur.
Les véhicules électriques, une affaire mondiale
Alors que certains constructeurs automobiles américains reconsidèrent leur stratégie sur les véhicules électriques (VE), les chiffres mondiaux montrent une tendance inverse. La part des VE dans les ventes aux États-Unis reste faible comparée à d’autres pays comme la Norvège (plus de 80% des ventes neuves) ou la Chine (plus de la moitié). Ritchie anticipe une diffusion accrue des VE, y compris des modèles abordables venus de Chine, dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, leur assurant ainsi une indépendance vis-à-vis des marchés pétroliers.
Le charbon chinois : une préoccupation nuancée
La construction de nouvelles centrales au charbon par la Chine suscite des inquiétudes légitimes. Cependant, Hannah Ritchie propose une analyse plus fine :
« En fait, peu m’importe le nombre de centrales au charbon que la Chine construit. Je me soucie de la quantité de charbon que la Chine brûle. Et il est possible de construire davantage de centrales au charbon qui consomment moins de charbon et qui fonctionnent moins souvent. Et c’est la tendance générale que nous commençons à observer en Chine. »
Elle explique que la Chine utilise ces centrales pour combler les intermittences des énergies renouvelables, un rôle similaire à celui des centrales à gaz dans les pays occidentaux. L’enjeu réside donc dans l’efficacité et la fréquence d’utilisation de ces centrales au charbon, plutôt que dans leur simple existence.
L’IA, un défi d’électrification comme les autres ?
La demande croissante en électricité liée à l’intelligence artificielle (IA) est une préoccupation croissante. Pourtant, Hannah Ritchie relativise son impact à long terme :
« Si tu regardes les projections de la croissance de la demande d’électricité d’ici 2030 [provenant des centres de données], c’est en fait inférieur à l’augmentation de la climatisation, des véhicules électriques ou de l’industrie. Je pense que dans la tête des gens, l’IA est souvent considérée comme bien plus grande que cela. »
Le principal défi, selon elle, ne réside pas tant dans la demande totale que dans la rapidité de déploiement des infrastructures nécessaires et la concentration géographique des centres de données, qui exercent une pression locale accrue sur les réseaux électriques.
Le nucléaire, une option à peser
Face à la demande énergétique des centres de données, l’option nucléaire est évoquée. Ritchie rappelle que, comparée aux millions de décès annuels dus à la pollution atmosphérique issue des combustibles fossiles, les risques liés aux catastrophes nucléaires majeures sont statistiquement bien moindres. Elle pointe toutefois le coût et les délais de construction des centrales nucléaires comme des obstacles majeurs dans des pays comme les États-Unis ou en Europe.
La géo-ingénierie solaire : une recherche nécessaire face à l’incertitude
Concernant la géo-ingénierie solaire, une technologie visant à refroidir la planète, Hannah Ritchie plaide pour la poursuite de la recherche, malgré les risques potentiels.
« Je pense que le défi réside dans le fait que nous disposons actuellement d’informations insuffisantes sur les impacts potentiels de la géo-ingénierie solaire. Je pense que ce que je veux surtout dire à ce sujet, c’est que je ne pense pas qu’il y ait si peu de chances qu’au cours des 50 prochaines années, un pays, ou même un petit groupe de pays, décide de son propre chef de le faire. »
Elle estime qu’en raison de son coût potentiellement bas, des pays pourraient décider unilatéralement d’y recourir en cas de vagues de chaleur extrêmes. Il est donc crucial, selon elle, de mieux comprendre les conséquences potentielles de ces technologies.
Individus et systèmes : une action coordonnée
Le débat entre action individuelle et changement systémique est, pour Hannah Ritchie, une fausse dichotomie. Elle soutient qu’une approche combinée est indispensable.
« Les gouvernements doivent veiller à ce qu’il y ait un vaste réseau de recharge partout. Les entreprises doivent s’assurer que les voitures électriques ont une très bonne autonomie et sont abordables pour les gens, et il faut un financement pour cela. […] Mais ils ne le feront jamais si, en tant qu’individus, nous nous engageons à ne jamais abandonner l’essence ou les voitures à essence. »
Elle conclut en affirmant que si les gouvernements et les entreprises doivent initier les changements systémiques, l’engagement et les décisions individuelles sont également essentiels pour soutenir et accélérer cette transition.
Un optimisme mesuré pour l’avenir
Bien que confiante dans les progrès observés, Hannah Ritchie insiste sur le fait que la lutte contre le changement climatique est loin d’être gagnée. Son message est celui d’une opportunité de construire un avenir meilleur, mais qui nécessite un travail soutenu et déterminé. L’optimisme qu’elle affiche n’est pas une invitation à la complaisance, mais un encouragement à poursuivre les efforts pour un avenir durable.