Alors que les conflits s’enchaînent en Ukraine, à Gaza et désormais aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan, une dangereuse normalisation de la guerre s’installe. Une escalade militaire, orchestrée par Islamabad, vient de jeter une ombre lourde sur une région déjà fragilisée par des décennies d’insurrection et de soutien au terrorisme, une pratique dont le Pakistan semble incapable de se départir.
Le 9 octobre, alors que le ministre afghan des Affaires étrangères par intérim, Amir Khan Muttaqi, était reçu à Delhi, le Pakistan a délibérément ciblé Kaboul et la province de Paktia par des frappes aériennes. Ces attaques, révélées publiquement, ont marqué le début d’une spirale de violence. Islamabad a ensuite multiplié les bombardements aériens sur ce qu’elle qualifie de camps du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) de l’autre côté de la frontière. L’une de ces frappes a tragiquement coûté la vie à des membres d’une équipe de cricket locale dans le district d’Urgon, entraînant le retrait de l’Afghanistan d’une série de cricket trinationale. Cette escalade, survenue quelques heures seulement après l’expiration d’une trêve de 48 heures, révèle une volonté manifeste d’exacerber les tensions. Il est à noter qu’un attentat suicide revendiqué par le TTP, qui a coûté la vie à 17 soldats pakistanais, s’est également produit le même jour, brouillant les pistes quant à l’initiateur immédiat des hostilités. Quoi qu’il en soit, les deux nations se retrouvent désormais au bord de la guerre.
Une escalade aux racines complexes
L’augmentation de la violence au Pakistan est frappante. Le Centre de recherche et d’études sur la sécurité y signale une hausse de 46 % sur les trois premiers trimestres de l’année par rapport à l’ensemble de l’année précédente. Les raisons de cette détérioration ne sont pas difficiles à cerner. Les tactiques antiterroristes pakistanaises semblent suivre des schémas préétablis. Une faction de l’État islamique du Khorasan (IS-K) a récemment déclaré la guerre aux Baloutches, ainsi qu’à d’autres groupes ethniques et à leurs dirigeants, tels que les Pachtounes et leurs figures de proue, notamment Mehrang Baloch et Manzoon Pashteen, leaders du mouvement pacifique Pashtun Tahaffuz Movement (PTM).
Ce revirement est notable. L’IS-K est présent au Baloutchistan depuis des années, ciblant traditionnellement des églises et des sanctuaires, ainsi que plusieurs dirigeants du parti Jamiat Ulema Islami (JUI-F). D’ailleurs, le chef du JUI-F, Fazlur Rehman, avait lui-même essuyé les foudres de l’armée pour ses avertissements répétés contre une attaque contre l’Afghanistan. Il apparaît désormais que l’armée pakistanaise utilise l’IS-K pour frapper la population baloutche, une manœuvre aisément décelable. L’IS-K est également actif dans le Khyber Pakhtunkhwa, autour de Peshawar et Bajaur, ainsi qu’en Nuristan et Kunar. Il n’est donc pas surprenant que les Afghans aient réagi, alors que le Pakistan riposte par des frappes de drones sur des zones frontalières afghanes, principalement Paktia, mais fait face à une riposte violente, notamment par des attentats suicide visant des écoles de police et des forces paramilitaires.
Un cessez-le-feu fragile et contesté
Le 19 octobre, le Qatar, avec la Turquie en médiateur, a annoncé un accord de cessez-le-feu, apparemment en présence des chefs des renseignements et de la défense des deux parties belligérantes, dont le lieutenant-général Asim Malik, chef des renseignements pakistanais, et son homologue taliban, Abdul Haq. L’accord, prévoyant des rencontres de suivi pour la mise en œuvre, a suscité de vives critiques sur les réseaux sociaux afghans, notamment en raison de sa référence à une « frontière ». Le vice-ministre afghan de la Défense a d’ailleurs prévenu que si l’Afghanistan déclarait un envahisseur par décret religieux, le Pakistan ne trouverait aucune défense, même jusqu’aux frontières indiennes. En retour, le ministre pakistanais Khwaja Asif a mis en garde les Afghans, déclarant que les dirigeants de Kaboul « s’asseyaient à genoux de l’Inde ».
Dans ce discours visant à rejeter la faute sur l’Afghanistan, puis sur l’Inde, il est crucial de rappeler que les leaders du TTP, qu’il s’agisse de Baitullah, Hakimullah, Fazlullah ou Noor Wali Mehsud, étaient tous originaires du Pakistan. Nés du creuset de la guerre en Afghanistan, ils faisaient autrefois partie des talibans soutenus par le Pakistan qui ont pris le contrôle de Kaboul. Le Pakistan a également abrité les talibans, notamment au Waziristan, ce qui rend un abandon de ces derniers inacceptable pour les Afghans.
Vers une nouvelle normalité ?
L’armée pakistanaise semble avoir adopté un discours calqué sur celui de l’Inde, mettant en garde contre une « nouvelle normalité », parlant de frappes de précision uniquement sur des civils et se réservant le droit d’aller plus loin. Le maréchal Munir a également lancé un nouvel avertissement concernant une guerre nucléaire contre l’Inde, sans explication immédiate. Ces menaces pourraient s’expliquer en partie par les déclarations de l’ancien président américain Donald Trump, qui avait affirmé qu’il lui serait « facile » de résoudre la guerre. L’objectif de Rawalpindi est clair : replacer les États-Unis au centre des enjeux régionaux, dans l’espoir de bénéficier de fonds importants.
Islamabad devrait donc tout mettre en œuvre pour obtenir l’accès à la base de Bagram pour les États-Unis, quitte à intensifier le conflit avec l’Afghanistan et à recourir à des armes conventionnelles plus lourdes. C’est une spécialité de l’armée pakistanaise, même si cela devait entraîner un désastre pour le reste du pays. La pression monte, y compris au Pakistan. Le ministre en chef du Khyber Pakhtunkhwa, Sohail Afridi, a récemment appelé à une « grande jirga » pour que les habitants de sa région puissent décider eux-mêmes de la paix. Un message clair à l’armée : les dégâts sont suffisants, il faut laisser le peuple en paix. Mais l’armée privilégie sa propre voie, celle de l’argent et de la puissance, quitte à laisser les autres « brûler en enfer ».