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comment les chansons expliquent l’histoire de Porto Rico et les tensions avec les États-Unis

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Publié le 16 février 2026. Le chanteur portoricain Bad Bunny, après avoir remporté un Grammy Award et s’être produit lors du Super Bowl, utilise sa musique pour dénoncer la condition coloniale de Porto Rico et les inégalités économiques qui poussent ses habitants à l’exil.

  • Bad Bunny a été le premier artiste à remporter le Grammy Award de l’album de l’année avec un disque entièrement en espagnol, « Debí Tirar Más Fotos ».
  • Sa prestation lors de la mi-temps du Super Bowl a été remarquée pour son choix de chanter exclusivement en espagnol et pour l’utilisation d’un drapeau portoricain historiquement interdit.
  • Son œuvre artistique s’inscrit dans un contexte de revendication identitaire et de critique sociale face à la situation de Porto Rico, un territoire américain souvent négligé.

Benito Antonio Martínez Ocasio, alias Bad Bunny, est formellement citoyen américain. Pourtant, son histoire est inextricablement liée à celle de Porto Rico, une île des Caraïbes dont le statut particulier la place souvent au second plan, voire en marge, des préoccupations de l’État fédéral. C’est une perception partagée par une partie de l’opinion publique américaine, comme l’a illustré, de manière choquante, une déclaration du comédien Tony Hinchcliffe lors d’un meeting de Donald Trump en 2024 :

« Il y a littéralement une île flottante de déchets au milieu de l’océan en ce moment. Je pense que ça s’appelle Porto Rico. »

Tony Hinchcliffe, comédien

Dans un contexte marqué par une rhétorique anti-immigration et anti-latino de plus en plus virulente aux États-Unis, Bad Bunny a construit une discographie qui se veut un témoignage historique et une affirmation de l’identité portoricaine. Cette démarche atteint son apogée avec son sixième album studio, « Debí Tirar Más Fotos », sorti en janvier 2025.

Pour comprendre la portée politique de son travail, il est essentiel de connaître l’histoire de Porto Rico. Colonie espagnole de 1493 à 1898, l’île est passée sous contrôle américain après la guerre hispano-américaine. En 1917, les Portoricains ont obtenu la citoyenneté américaine grâce au Jones Act, et en 1952, le territoire est devenu officiellement un « État libre associé ».

En réalité, Porto Rico reste un territoire non intégré aux États-Unis. Ses habitants sont citoyens américains, mais ils ne peuvent pas voter aux élections présidentielles, n’ont pas de représentants au Congrès, n’ont pas un accès complet aux prestations fédérales et ne participent pas aux décisions économiques majeures qui les concernent. Au XXIe siècle, Porto Rico demeure donc une colonie, sous une forme actualisée.

Cette situation a profondément marqué la génération de Bad Bunny, né en 1994. Il appartient à ce que certains appellent la « génération de crise », des jeunes ayant grandi dans un contexte de récession économique, de coupes budgétaires, de fermetures d’écoles et d’émigration massive.

L’ouragan Maria, qui a dévasté l’île en 2017, a mis en évidence la fragilité de son infrastructure électrique et a laissé des millions de personnes sans électricité pendant des mois. C’est dans ce contexte qu’est né « El Apagón », un morceau de son avant-dernier album, « Un Verano Sin Ti » (2022), accompagné d’un mini-documentaire. Les deux dénoncent la privatisation du réseau électrique et les incitations fiscales qui ont attiré des investisseurs étrangers, augmentant le coût de la vie et accélérant la gentrification. Les paroles de la chanson sont éloquentes :

« Je ne veux pas partir d’ici / Ils devraient partir / Ils gardent ce qui m’appartient. »

Avec « Debí Tirar Más Fotos », Bad Bunny a confirmé son engagement politique, qualifiant cet album de « son album le plus portoricain ». Le morceau d’ouverture, « Nuevayol », débute par un cri faisant référence à New York, la principale destination de l’émigration portoricaine au XXe siècle. Un extrait de « Un Verano en Nueva York », un classique de la salsa du groupe El Gran Combo de Porto Rico, traverse les décennies en transformant la salsa des années 70 en une base de dembow, le rythme central du reggaeton contemporain, créant ainsi une chronologie sonore qui retrace la reconstruction de l’identité portoricaine loin de son territoire d’origine.

Dans « La Mudanza », Bad Bunny évoque directement la répression politique du XXe siècle en rappelant que des personnes ont été tuées pour avoir brandi le drapeau portoricain, en référence à la loi Gag de 1948, qui criminalisait les symboles nationalistes sous la domination américaine. C’est ce drapeau interdit, d’un bleu plus clair, que Benito a brandi lors de sa prestation au Super Bowl cette année :

« Ici, des gens ont été tués pour avoir hissé le drapeau / C’est pourquoi maintenant je l’emmène où je veux. »

La chanson dépasse la simple question du déplacement physique et aborde les expulsions imposées par un modèle économique qui pousse les habitants à quitter l’île :

« Personne ne peut me sortir d’ici, je ne pars pas d’ici. »

L’album culmine avec « Lo Que Le Pasó a Hawaii », dans lequel Bad Bunny établit un parallèle entre Porto Rico et Hawaï, deux territoires annexés par les États-Unis en 1898. Le chanteur met en garde contre le risque que Porto Rico subisse le même sort qu’Hawaï, avec l’arrivée d’investisseurs fortunés et la transformation de logements populaires en propriétés de luxe destinées au tourisme :

« Ils veulent prendre ma rivière et aussi la plage / Ils veulent que mon quartier et leur grand-mère partent. »

Bad Bunny résume ainsi la récente diaspora des jeunes contraints d’émigrer à la recherche d’un avenir meilleur :

« Vous pouvez entendre le fermier pleurer, un autre est parti. Il ne voulait pas aller à Orlando, mais les gens corrompus l’ont mis dehors. »

Ce discours ne se limite pas aux paroles des chansons. Pour chaque morceau de l’album, Bad Bunny a publié des vidéos accompagnées de textes explicatifs sur les moments clés de l’histoire de Porto Rico, rédigés par l’historien Jorell Meléndez-Badillo. Ces vidéos, qui ont accumulé des millions de vues, constituent une leçon d’histoire publique, retraçant la colonisation espagnole jusqu’à la dépendance économique actuelle à l’égard de fonds extérieurs.

Dans le court métrage accompagnant l’album, le cinéaste Jacobo Morales se promène dans un quartier méconnaissable, dominé par de nouveaux habitants et des commerces destinés aux touristes. Une image qui illustre la question centrale soulevée par l’album : que reste-t-il d’un pays lorsque ses habitants ne peuvent plus y vivre ?

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