Publié le 2025-10-27 07:01:00. L’Europe traverse une révolution monétaire majeure, marquée par l’arrivée des virements instantanés et la préparation d’un euro numérique, redéfinissant nos habitudes de consommation et la structure du système financier.
- Les virements instantanés SEPA, désormais disponibles 24/7, accélèrent les transactions mais nécessitent une vigilance accrue face à la fraude.
- Les banques irlandaises lancent Zippay, une application de paiement mobile instantané pour concurrencer les acteurs existants comme Revolut.
- L’euro numérique, soutenu par la Banque Centrale Européenne (BCE), vise à offrir une alternative numérique à l’argent liquide, potentiellement utilisable hors ligne.
Notre rapport à l’argent est en pleine mutation. Entre la transition vers une société sans espèces, le déploiement des transferts d’argent instantanés et la création d’une monnaie numérique européenne, nos modes de dépense sont appelés à se transformer en profondeur. Aux États-Unis, de nouvelles devises émergent également, complexifiant davantage le paysage monétaire mondial.
Pour comprendre ces changements, il est utile de retracer brièvement l’histoire de la monnaie. Apparue il y a environ 5 000 ans avec l’orge en Mésopotamie, elle a évolué à travers les siècles avec les pièces de métaux précieux chez les Chinois, Grecs et Romains. L’invention des billets de banque par les Chinois il y a mille ans a marqué une étape importante, avant que la révolution industrielle ne popularise le papier-monnaie. L’Irlande a adopté sa propre monnaie à la fin des années 1920, avant de passer au punt, puis à l’euro en 1999, sous forme virtuelle, avant la mise en circulation des billets et pièces en 2002.
Les changements les plus récents débutent avec la généralisation des virements instantanés SEPA (Single Euro Payments Area), effectifs depuis début octobre. Ces nouveaux systèmes permettent des transactions en temps réel entre toutes les banques et prestataires de services de paiement de la zone euro. Contrairement aux anciens systèmes, ils fonctionnent sans interruption, y compris les week-ends et jours fériés, offrant une rapidité inédite.
Cette rapidité soulève des questions de sécurité. Si un paiement peut être effectué en quelques secondes, le temps d’annuler une transaction erronée est considérablement réduit. Pour pallier ce risque et contrer la fraude, de nouvelles mesures ont été mises en place. Désormais, pour effectuer un paiement standard ou instantané, il ne suffira plus de disposer du bon numéro de compte bancaire international (IBAN) du destinataire. Il faudra également fournir son nom exact. Le système vérifiera la correspondance entre le nom saisi et celui associé au compte.
« Cette nouvelle étape de vérification du bénéficiaire (VOP) constitue une couche de sécurité supplémentaire qui aidera les clients à s’assurer que leurs paiements parviennent au bon destinataire », a expliqué la Fédération irlandaise des banques et des paiements.
Au-delà des infrastructures européennes, les banques irlandaises innovent aussi. Dès le début de l’année prochaine, AIB, Bank of Ireland et PTSB lanceront Zippay, un service de paiement mobile instantané conçu pour rivaliser avec des acteurs établis comme Revolut. Ce dernier facilite depuis longtemps les transferts d’argent quasi instantanés, un domaine dans lequel les banques traditionnelles étaient jusqu’alors en retard.
Zippay fonctionnera de manière similaire à Revolut : les clients pourront envoyer, demander et partager des paiements instantanément en utilisant simplement les numéros de téléphone portable de leurs contacts, à condition que ces derniers disposent également du service. L’objectif est de simplifier les transactions en éliminant le besoin d’IBAN ou d’autres informations bancaires complexes.
L’avènement de l’euro numérique
Le projet le plus ambitieux est sans doute celui de l’euro numérique. Christine Lagarde, présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE), a expliqué qu’il s’agit de « l’argent numérique de la banque centrale », une extension logique de la monnaie fiduciaire à l’ère digitale.
Concrètement, l’euro numérique offrira aux consommateurs de toute l’UE un portefeuille virtuel pour effectuer des paiements et des virements instantanés, où qu’ils soient dans la zone euro. Bien que des solutions comme SEPA Instant, Revolut ou Zippay permettent déjà des paiements rapides, l’euro numérique se distinguera par sa garantie directe de la BCE. Cela signifierait une indépendance accrue vis-à-vis des banques commerciales, des sociétés de cartes de crédit américaines et des géants de la technologie.
Cet argent numérique ne sera pas une création ex nihilo. Il proviendra de l’argent des citoyens. Les utilisateurs pourront créer un portefeuille numérique sur leur téléphone, alimenté depuis leur compte bancaire existant. Une préoccupation majeure concerne le risque de retrait massif de fonds des banques commerciales vers ces portefeuilles numériques, surtout en période de crise. Pour prévenir un éventuel effondrement du système bancaire, la BCE envisage de limiter le montant qu’un individu pourra détenir dans son portefeuille numérique, potentiellement à 3 000 euros. Selon ses estimations, un tel plafonnement permettrait de limiter le retrait maximal à 700 milliards d’euros, soit environ 8,2 % des dépôts de détail dans la zone euro.
L’un des avantages majeurs de l’euro numérique résiderait dans sa capacité à fonctionner même hors ligne. Cet aspect est crucial, comme l’ont montré des événements récents tels que la tempête Eowyn en Irlande ou des pannes d’électricité en Espagne et au Portugal, qui ont rendu les paiements électroniques impossibles pour de nombreuses personnes dépendantes des cartes et des transactions sans contact. « Cet événement a transformé l’argent liquide d’une option de paiement parmi tant d’autres en le seul moyen de paiement pour beaucoup de ceux qui le détenaient ou pouvaient y accéder, car les billets de banque existants restaient parfaitement fonctionnels même lorsque les systèmes numériques et de nombreux distributeurs automatiques étaient inutilisables », a souligné un bulletin économique de la BCE.
Le fonctionnement hors ligne reposerait sur la technologie NFC (Near Field Communication) entre appareils numériques, sans nécessité d’une connexion internet. Cependant, les appareils devront rester alimentés, posant toujours un défi en cas de coupure de courant prolongée.
Questions de vie privée et calendrier
La vie privée représente un enjeu majeur. Si la BCE ne connaîtra pas directement l’identité des utilisateurs, les banques commerciales pourraient avoir accès à ces informations. La BCE cherche à trouver un équilibre : « s’assurer qu’il n’y a pas de blanchiment d’argent, pas de financement du terrorisme et que l’origine du client est bien connue. Et deuxièmement, protéger la vie privée des citoyens », a déclaré Mme Lagarde. La promesse est que l’euro numérique offrira une confidentialité quasi équivalente à celle des billets de banque.
Le développement de l’euro numérique s’est accéléré avec l’adoption aux États-Unis du Genesis Act, une loi encadrant le marché des stablecoins, ces jetons numériques adossés à des devises stables comme le dollar. L’UE souhaite que son euro numérique puisse concurrencer ces stablecoins américains et ainsi préserver la domination de la monnaie unique en Europe. Les responsables européens craignent en effet que la nouvelle loi américaine n’accroisse l’usage des jetons libellés en dollars et ne fragilise l’euro.
Le gouvernement irlandais soutient activement ce projet. Paschal Donohoe, ministre des Finances et président de l’Eurogroupe, a affirmé récemment que « l’avenir numérique de l’euro est une partie essentielle de son avenir. Nous sommes tous désormais très conscients de la compréhension et de la confiance du public à l’égard de ce projet ». La BCE travaille sur cette initiative depuis plusieurs années, mais la concurrence accrue et l’évolution du paysage numérique mondial lui confèrent une urgence nouvelle.