Publié le 14 février 2026 à 05:58. La santé mentale est désormais la principale cause d’arrêts de travail au Québec, une tendance qui inquiète les assureurs et les professionnels des ressources humaines, alors que les demandes d’indemnisation liées à des troubles psychologiques explosent.
- Les demandes d’invalidité liées à la santé mentale ont doublé au cours des cinq dernières années.
- En 2024, 40 % des demandes d’invalidité auprès de Sun Life étaient liées à la santé mentale.
- Les congés liés à la santé mentale sont plus difficiles à gérer que ceux pour des causes physiques, en raison de leur durée et de l’incertitude qu’ils engendrent.
Les compagnies d’assurance québécoises constatent une augmentation spectaculaire des demandes d’indemnisation liées à des problèmes de santé mentale. « Tout ce qui est santé mentale a pris le dessus en ce qui concerne les causes d’invalidité », résume Jhonny Dandoy, vice-président conseil chez AGA Assurances collectives. Il y a cinq ans, seulement deux personnes sur dix déclaraient une invalidité liée à leur santé mentale, alors que ce chiffre a maintenant doublé.
Bien que les assureurs ne divulguent pas les chiffres précis de leurs demandes d’indemnisation, la tendance est claire. Sun Life rapporte que 40 % des demandes d’invalidité en 2024 concernaient la santé mentale. Chez iA Groupe financier, 35 % des invalidités de courte durée au Québec étaient liées à des troubles mentaux en 2025 (contre 27 % en 2019), et ce chiffre grimpe à 50 % pour les invalidités de longue durée (contre 43 % en 2019). Bénévole observe également ce phénomène, notant une augmentation du nombre de dossiers d’invalidité de longue durée pour des maladies mentales et nerveuses entre 2015 et 2024, une croissance plus rapide que celle de sa clientèle assurée.
Cette situation se fait sentir jusque dans les services de ressources humaines. « Si vous voulez le pouls de la pratique, du terrain : effectivement, les demandes en invalidité augmentent, mais pour la santé psychologique. On n’a pas d’écho sur la santé physique, mais en santé psychologique, il y a vraiment une croissance du nombre de congés », confirme Manon Poirier, présidente de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA).
Anxiété et problèmes familiaux
Plusieurs facteurs expliquent cette augmentation. Les assureurs pointent notamment l’anxiété liée à un monde en mutation depuis la pandémie. « Il y a tout le volet financier qui affecte tout le monde : l’endettement, l’inflation, l’économie, l’hypothèque qui augmente… », souligne Jhonny Dandoy.
Les problèmes familiaux, notamment le vieillissement de la population et le rôle croissant de proche aidant assumé par les travailleurs, contribuent également à cette situation. Eveline Keable, cheffe stratégique santé, bien-être et invalidité chez iA Groupe financier, explique que les femmes sont davantage touchées, car elles assument encore souvent une plus grande part de la charge mentale et des responsabilités familiales. « Encore aujourd’hui, même si c’est de mieux en mieux, la charge mentale des femmes est plus grande », dit-elle, soulignant qu’elles jonglent plus souvent avec le travail et les rendez-vous familiaux.
« Les gens ont appris qu’il y avait un bénéfice au fait de prendre soin d’eux très tôt, quand les premiers symptômes apparaissent, avec les ressources appropriées. »
Eveline Keable, cheffe stratégique santé, bien-être et invalidité chez iA Groupe financier
L’augmentation des demandes pourrait également être liée à une plus grande sensibilisation et à une moindre stigmatisation des problèmes de santé mentale. Rechercher de l’aide rapidement semble réduire la durée des congés. « En dehors du Québec, il y a moins d’incidence, mais les incidences sont plus longues parce que souvent les gens ont attendu que ça soit probablement plus grave avant de commencer à prendre soin d’eux », ajoute Eveline Keable.
Casse-tête de gestion
Les congés liés à la santé mentale sont plus complexes à gérer que ceux liés à des problèmes physiques. « Souvent, c’est beaucoup plus long et incertain, et il y a moins de clarté. Pour un problème physique, il y a un genre de norme : tel type de lésion prend quatre à six semaines à guérir. La réalité en santé psychologique, c’est que souvent, de mois en mois, on a très peu d’information », explique Manon Poirier.
« Des fois, trouver la bonne médication peut prendre un an parce qu’on fait des essais-erreurs. C’est là où l’industrie des assureurs essaie d’innover pour s’assurer qu’on trouve les bons médicaments pour traiter les personnes, parce que tout le monde est différent. »
Jhonny Dandoy, vice-président conseil chez AGA Assurances collectives
Certaines compagnies d’assurance proposent même des tests salivaires pour identifier plus rapidement les médicaments susceptibles d’être efficaces. En attendant le rétablissement de l’employé, l’incertitude des absences complique la tâche des gestionnaires, qui hésitent à embaucher temporairement sans savoir quand l’employé absent reviendra.
« Il y avait un vieux proverbe qui disait : les problèmes personnels des gens doivent rester à la maison, il ne faut pas les amener au travail. Cette dynamique-là a un peu changé parce que les employeurs se sont rendu compte que ces problèmes-là avaient un impact direct sur la productivité des gens », affirme Jhonny Dandoy.
Une personne sur trois
C’est la proportion des gens qui vivront une période d’invalidité de 90 jours ou plus avant l’âge de 65 ans.
2,3 milliards
C’est la somme qui a été versée en prestations d’assurance invalidité par des assureurs au Québec en 2024.
Source : Association canadienne des compagnies d’assurances de personnes
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