Publié le 24 février 2026 17:21:00. À Rotterdam, une gériatre s’efforce de mieux diagnostiquer et accompagner les personnes âgées issues de l’immigration, particulièrement vulnérables aux troubles de la mémoire, en tenant compte des spécificités culturelles et linguistiques.
Le nombre de personnes atteintes de démence ne cesse de croître, en raison du vieillissement de la population, et cette augmentation est plus marquée chez les personnes âgées issues de l’immigration. Selon les données du RIVM (Institut national pour la santé publique et l’environnement des Pays-Bas), le nombre de cas de démence et d’arthrose pourrait doubler d’ici 2050. Les personnes d’origine immigrée présentent un risque accru de développer des maladies telles que le diabète, l’obésité ou les maladies vasculaires, des facteurs de risque connus pour la démence.
Marleen Harkes, gériatre à l’hôpital Maasstad de Rotterdam, s’est spécialisée dans ce domaine. Lorsqu’elle a débuté sa carrière il y a douze ans, elle constatait un manque de prise en charge adaptée pour les patients âgés issus de l’immigration. « Je voulais les aider, mais nous ne nous comprenions pas », explique-t-elle. Elle s’est inspirée d’une initiative menée avec succès à Amsterdam, où une clinique externe avait été créée pour les personnes âgées immigrées susceptibles de souffrir de démence.
« Je n’ai pas eu à réinventer la roue. J’ai pu transférer beaucoup de connaissances d’Amsterdam à Rotterdam. »
Marleen Harkes, gériatre
L’hôpital de Maasstad a donc adopté une nouvelle approche. La première consultation se déroule désormais en présence exclusive du patient et d’un interprète, sans la présence des membres de la famille. Cette méthode vise à recueillir un témoignage plus authentique, débarrassé des émotions et des interprétations des proches. Il a fallu un temps d’adaptation pour les enfants, habitués à traduire pour leurs parents, mais cette pratique permet d’éviter que l’histoire ne soit colorée par leurs propres sentiments.
Lors d’une consultation récente, une femme turco-néerlandaise d’une soixantaine d’années, dont le nom a été anonymisé à sa demande, a été interrogée par le Dr Harkes avec l’aide d’un interprète. « Avez-vous mal quelque part ? », a demandé le médecin. L’interprète a traduit la question. La femme a hésité avant de répondre : « Notre mère souffre beaucoup du dos. » Une situation fréquente, où les enfants expriment les symptômes de leurs parents, limitant leur liberté d’expression.
Le Dr Harkes insiste sur l’importance d’un interprète compétent, capable de décoder non seulement les mots, mais aussi les non-dits. « Je veux savoir si le patient ne peut pas penser à certains mots ou s’il évite la réponse. C’est une information importante, même lorsqu’on parle en néerlandais », précise-t-elle.
« Puis je prie, mais j’oublie souvent les sourates [textes coraniques]. »
Femme turco-néerlandaise en polygériatrie
Les proches aidants ne sont pas pour autant exclus du processus. Leur témoignage est précieux, car dans de nombreuses familles issues de l’immigration, prendre soin de ses parents est considéré comme un devoir. Le Dr Harkes s’efforce d’expliquer la démence aux familles, en utilisant des analogies simples : « Si vous avez une jambe cassée, vous n’avez pas à vous battre à la maison, mais vous allez à l’hôpital pour obtenir des soins professionnels. »
Elle souligne également l’importance de trouver un équilibre entre l’aide professionnelle et le soutien familial. De nombreux aidants sont surchargés, jonglant entre leur travail, leur famille et la prise en charge de leurs parents. « Nous ne devrions surtout pas vouloir prendre en charge les soins de santé », insiste-t-elle. « C’est précisément la combinaison de l’aide professionnelle et de celle de sa propre famille qui est puissante. »
Les tests de mémoire standardisés peuvent être biaisés pour les personnes issues de l’immigration, car ils ne tiennent pas compte de leurs expériences culturelles. Les patients peuvent avoir du mal à comprendre les consignes ou à se sentir à l’aise dans un contexte médical qui leur est étranger. Le Dr Harkes et son équipe utilisent des méthodes d’évaluation plus adaptées, en privilégiant l’écoute et l’observation.
Dans le cas de la patiente turco-néerlandaise, les tests ont révélé des difficultés à remettre des objets dans le bon ordre, à identifier la saison et à imiter des gestes simples. Le Dr Harkes ne pose pas immédiatement un diagnostic de maladie d’Alzheimer, mais envisage plutôt une démence vasculaire ou une dépression, ou une combinaison des deux. Elle a prescrit un scanner cérébral et a proposé une aide à domicile, ainsi qu’une participation à des activités sociales avec d’autres femmes turques.
« Je suis très heureuse que vous soyez venue raconter votre histoire », a déclaré le Dr Harkes à la patiente. « Vous avez traversé beaucoup de choses. » La femme a répondu : « J’ai la tête pleine. » Le Dr Harkes a conclu : « Nous essayons un médicament qui pourrait vous aider à vous vider la tête. Une tête pleine, ça peut aussi faire oublier des choses. »
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