Publié le 10 février 2024 à 11h50. Sanae Takaichi, la nouvelle Première ministre japonaise, a remporté des élections anticipées avec une majorité confortable, s’engageant sur une voie de relance économique ambitieuse mais dont le financement suscite des interrogations.
- Le Parti libéral-démocrate (PLD) de Sanae Takaichi a obtenu une majorité absolue de 316 sièges sur 465 à la Chambre des représentants.
- La nouvelle Première ministre mise sur une politique d’investissement massif pour stimuler la croissance, rompant avec les stratégies précédentes axées sur l’austérité.
- Les marchés financiers ont favorablement accueilli sa victoire, mais les investisseurs restent attentifs à la manière dont ces projets seront financés, compte tenu de la dette publique élevée du Japon.
La victoire de Sanae Takaichi marque un tournant potentiel pour le Japon, confronté à des défis économiques majeurs tels qu’une croissance stagnante, une dette publique record (la plus élevée au monde) et un vieillissement rapide de sa population. Le poste de Premier ministre au Japon est traditionnellement instable, ce qui rend la solidité de cette majorité particulièrement notable.
La question centrale désormais est de savoir comment Mme Takaichi compte concrétiser ses promesses de campagne. Elle s’est engagée à investir massivement dans divers secteurs clés de l’économie, une approche qui contraste avec celle de ses prédécesseurs, qui privilégiaient généralement la réduction des impôts pour stimuler la consommation.
Cependant, cette politique ambitieuse soulève des inquiétudes quant à son financement. Les investisseurs, initialement sceptiques, semblent avoir été rassurés par l’ampleur de la victoire du PLD, comme en témoigne la réaction positive des marchés le dimanche soir suivant les élections. On observe un phénomène que certains analystes appellent le « trade Takaichi », caractérisé par l’achat d’actions japonaises et la vente de yens et d’obligations d’État. Cette dynamique a même entraîné un renforcement du yen, ce qui est perçu favorablement par certains investisseurs.
Tomohiko Taniguchi, conseillère politique et ancienne rédactrice de discours du défunt Premier ministre Shinzo Abe, se montre optimiste quant à la capacité de Mme Takaichi à redresser la situation.
« En cas de succès, ce projet constituera une étude de cas modèle pour les sociétés vieillissantes du monde entier. »
Tomohiko Taniguchi, conseillère politique
Le défi majeur réside dans la gestion de la dette publique japonaise, déjà la plus élevée au monde. L’augmentation des dépenses publiques, combinée à une éventuelle réduction des impôts, pourrait contraindre le gouvernement à emprunter davantage, ce qui inquiète les marchés obligataires. Le marché obligataire japonais est l’un des plus importants au monde, et les fluctuations de ses taux d’intérêt peuvent avoir des répercussions internationales.
Parallèlement, la Banque du Japon (BOJ) tente de mettre fin à une politique de taux d’intérêt ultra-bas, ce qui pourrait entraîner une hausse de l’inflation. Les prix, qui étaient restés stables voire en baisse pendant des décennies, augmentent rapidement : le prix du riz, par exemple, devrait doubler d’ici 2025. Cette situation met à rude épreuve le pouvoir d’achat des ménages japonais.
Keiichiro Kobayashi, professeur d’économie à l’Université Keio, met en garde contre les risques d’une politique budgétaire trop laxiste.
« L’augmentation des dépenses alimentera l’inflation et augmentera le coût de la vie. »
Keiichiro Kobayashi, professeur d’économie à l’Université Keio
Il préconise de laisser la Banque du Japon poursuivre sa politique de resserrement monétaire et de réduire les dépenses publiques pour apaiser les inquiétudes des investisseurs.
Au-delà des questions financières, le Japon est confronté à un problème démographique majeur : le déclin de sa population et de sa population active. Le pays compte l’une des sociétés les plus vieillissantes au monde, ce qui exerce une pression croissante sur les services publics tels que les soins de santé et les services sociaux. Des pénuries de main-d’œuvre se font sentir dans des secteurs clés comme la construction, les soins, l’agriculture et le tourisme.
L’immigration pourrait contribuer à atténuer ces problèmes, mais elle reste un sujet sensible au Japon. Bien que le gouvernement ait discrètement assoupli certaines règles ces dernières années, le nombre de travailleurs étrangers reste relativement faible par rapport à celui d’autres pays développés. Sanae Takaichi a déjà indiqué qu’elle ne prévoyait pas de changements majeurs en matière d’immigration, privilégiant l’innovation technologique, l’automatisation et une plus grande participation des femmes et des personnes âgées à la population active.
La relation avec la Chine est également un enjeu crucial. La Chine est le principal partenaire commercial du Japon, et sa reprise économique est essentielle à la croissance japonaise. Cependant, des tensions subsistent, notamment en ce qui concerne l’exportation de minéraux de terres rares, ce qui met en évidence la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement japonaise. Mme Takaichi a affiché une ligne plus ferme à l’égard de la Chine, se rapprochant des États-Unis et acceptant d’augmenter le budget de la défense, une décision controversée compte tenu de la constitution pacifiste du Japon.
Elle a remercié le président américain Donald Trump pour son soutien et a exprimé son intention de se rendre à la Maison Blanche au printemps pour discuter d’un partenariat « sans limites ».
Selon Naoki Hattori, économiste en chef japonais à la banque Mizuho, il est crucial pour le Japon de maintenir un équilibre entre ses relations avec les États-Unis et la Chine. Il souligne que la crise immobilière en Chine et le ralentissement de sa croissance pourraient modifier l’influence du pays dans la région.
L’approche de Mme Takaichi rappelle celle de son mentor, Shinzo Abe, qui avait mis en œuvre une politique de dépenses publiques massives et de taux d’intérêt bas pour stimuler la croissance. Cependant, le contexte actuel est plus difficile, avec un Japon vieillissant, une croissance économique plus lente et un monde en mutation.