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enjeux, initiatives et stratégies face à l’infodémie

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La vérité scientifique peine à convaincre face au déluge informationnel en santé

Dans un monde saturé d’informations, le domaine de la santé est particulièrement vulnérable aux excès de données, à la désinformation et aux fausses nouvelles. La science peine de plus en plus à s’imposer face aux réseaux sociaux, entraînant un affaiblissement de la parole experte et une fragmentation des politiques de santé publique. Comment alors faire passer des messages fiables aux citoyens ? C’est la question centrale abordée lors d’un point presse organisé le 30 octobre par l’ANRS MIE, qui a récemment mis en place un groupe de travail dédié à l’« infodémie ».

Face à un flux constant d’informations sanitaires, la distinction entre le vrai et le faux devient un défi, accentué dans les périodes de fragilité comme la grossesse ou le grand âge. Tous les sujets, de la nutrition à la vaccination en passant par les technologies médicales, sont concernés. La propagation de fausses informations concernant les maladies infectieuses émergentes, souvent orchestrée par des mouvances complotistes et antivaccinales, représente une menace sérieuse, susceptible de réduire l’espérance de vie, a souligné Priscille Rivière, responsable du service de presse de l’Inserm.

Lutter contre la désinformation : des initiatives concrètes

Dès 2018, l’Inserm a lancé « Canal Detox », une plateforme en ligne conçue pour démonter les idées reçues et les fausses informations, tout en présentant l’état actuel des connaissances scientifiques sur des sujets donnés. Inspiré des pratiques de « fact-checking », ce site propose une centaine de contenus, datés et validés par au moins deux experts, abordant des sujets variés en lien avec l’actualité ou des thèmes intemporels. Les sources sont systématiquement indiquées, et une liste d’experts est mise à disposition. Depuis 2021, la cellule « Riposte », réunissant une centaine de chercheurs de l’Inserm et de l’ANRS, complète ce dispositif en intervenant auprès des médias pour réfuter les fausses nouvelles. Initialement destiné aux journalistes, cet outil suscite un intérêt croissant auprès d’autres acteurs (universitaires, étudiants, éditeurs scolaires), signe d’une demande grandissante pour une information scientifique fiable et de qualité, a précisé Priscille Rivière. L’Inserm participe également activement au comité de pilotage national de lutte contre les fausses informations en santé, sous l’égide du ministère de la Santé. Ce comité, piloté par Dominique Costagliola, Mathieu Molinar et Hervé Maisonneuve, effectue un état des lieux des initiatives françaises et doit présenter ses conclusions et propositions d’actions avant la fin de l’année. Parallèlement, une campagne de communication sur la lutte contre les fausses informations a été lancée le 3 novembre dans le métro parisien.

X (ex-Twitter) : un terrain fertile pour la désinformation

Pourquoi certaines vérités scientifiques peinent-elles à convaincre, tandis que les fausses informations trouvent un écho particulier chez certains publics ? Gilles Brachotte, chercheur à l’Université de Bourgogne Europe, explore ces questions à travers deux projets : « Cocktail », visant à détecter les signaux faibles sur X, et « Belzebot », un outil novateur pour identifier les stratégies de manipulation orchestrées par des armées de robots sur la plateforme.

Après avoir analysé plusieurs centaines de millions de tweets, M. Brachotte a observé une transformation profonde de la communication sur Twitter (devenu X après son rachat par Elon Musk en 2022). « En 2012, lorsque j’ai commencé à étudier les discours sur Twitter, le petit oiseau bleu était une nouvelle forme d’Agence France Presse. Tous les acteurs y étaient présents […] Aujourd’hui, X reste une arène discursive où vont s’exprimer les responsables politiques, les journalistes, les experts, les institutions mais aussi des gens ordinaires et anonymes. L’étudier, c’est l’occasion d’observer et d’analyser un terrain d’expression privilégié sur l’infodémie », explique-t-il.

Selon le chercheur, les mécanismes et algorithmes de X, qui privilégient les contenus les plus engageants et exploitent l’« économie de l’émotion », deviennent des vecteurs d’amplification de la désinformation et du désordre. Dans ce nouvel écosystème, les systèmes médiatiques et sociaux peinent à concilier vitesse, vérification et confiance, engendrant une polarisation accrue des publics qui, en retour, alimentent la désinformation. « La santé se politise, se moralise et la raison scientifique y perd son statut de référence partagée », constate Gilles Brachotte. La vérité scientifique cède la place aux témoignages personnels, amplifiés par des algorithmes qui valorisent l’émotion au détriment de la véracité. Les opinions se confortent dans des « chambres d’écho », fragmentant le public, rendant le dialogue impossible et entravant les politiques de santé publique. Tout devient sujet à débat, alimentant la méfiance envers la parole scientifique. Des sondages illustrent ce phénomène : en octobre 2022, 17 % des 18-24 ans estimaient que « la science apporte plus de mal que de bien », tandis que 41 % jugeaient qu’elle apporte « autant de bien que de mal ». Toujours au sein de cette génération Z, 17 % pensaient qu’il « est possible que la terre soit plate ». L’intelligence artificielle, en brouillant les frontières entre savoir et illusion, risque d’aggraver cette tendance. La riposte passerait par une pédagogie accrue auprès du grand public pour expliquer les rouages des réseaux sociaux, couplée à une communication efficace.

Le projet européen Recover et l’hésitation vaccinale

Le projet européen Recover, mené en 2020 dans sept pays par Léonard Heyerdahl de l’Institut Pasteur, a analysé environ 2 000 messages Twitter afin de mesurer l’influence de la mésinformation sur l’adhésion à la vaccination contre la Covid-19. En décembre 2020, moins de la moitié des Français se déclaraient favorables à la vaccination, mais 40 % des personnes exprimant un refus se disaient ouvertes à reconsidérer leur position. Les raisons de cette hésitation ? Une suspicion de contrôle démographique, d’avantages géopolitiques, de profits financiers pour les grandes firmes pharmaceutiques ou de contrôle social par l’État, des thématiques récurrentes dans les rumeurs concernant la santé, a expliqué Léonard Heyerdahl. « Plusieurs discours supputaient que la vaccination n’était qu’un prétexte pour museler la population ou un entraînement pour que le pouvoir exerce de plus en plus de contrôle sur la population », a-t-il précisé.

L’enquête a également révélé une confiance inégale envers les sources d’information : très faible envers les politiques, elle était en revanche forte envers les soignants et les scientifiques. Cependant, les personnes sceptiques face aux vaccins citaient volontiers des personnalités scientifiques controversées, tel l’ancien président de l’IHU de Marseille, Didier Raoult, condamné à une interdiction d’exercer pendant deux ans pour ses prises de position sur l’hydroxychloroquine et des essais cliniques non autorisés. Si l’impact précis de X sur la population reste difficile à quantifier, les experts observent une baisse du sentiment pro-vaccination depuis le rachat de Twitter par Elon Musk, a indiqué Léonard Heyerdahl.

Éducation et bienveillance face à la peur

En période de crise sanitaire, la peur altère profondément la perception de l’information. Si la pandémie de Covid-19 a permis à la population d’accroître ses connaissances sur la dynamique des épidémies, elle pourrait aussi la rendre plus critique envers les recommandations officielles lors de futures crises, a averti Sylvie Birand, responsable des pandémies à l’OMS. « La recherche d’informations va se faire dans un contexte d’infodémie où les informations fiables côtoient les rumeurs, les opinions, les fausses nouvelles ou les campagnes menées par des charlatans. Un environnement dans lequel distinguer le vrai du faux est très difficile pour des non-spécialistes. Et les algorithmes des réseaux sociaux enferment les utilisateurs dans des bulles informationnelles, les exposant encore plus à des contenus qui renforcent leurs peurs ou leurs croyances, ce qui peut être très dommageable si celles-ci sont déjà erronées. »

Alors que la désinformation, intentionnellement trompeuse, appelle une réponse juridique, la mésinformation requiert davantage d’éducation et de pédagogie bienveillante, estime la représentante de l’OMS. Elle invite les médias et la communauté scientifique à comprendre les peurs du public, à les reconnaître et à y répondre avec clarté pour établir un dialogue basé sur la confiance. « Si l’on traite les gens qui n’ont pas bien compris l’information de complotistes, on risque justement de les précipiter vers les sphères complotistes parce qu’ils vont se sentir incompris et dénigrés dans leurs croyances. Il est donc très important, entre les crises sanitaires, de donner aux populations des outils pour accéder à une information fiable mais aussi leur permettre de comprendre les enjeux sanitaires qui sont liés. Ça implique de renforcer leur littératie en santé, ainsi que leur esprit critique et leur capacité à naviguer dans un environnement complexe. », a-t-elle conclu, appelant les autorités sanitaires à « reconstruire le capital confiance qui a été érodé ».

Pour Sylvie Briand, il est essentiel que les autorités sanitaires développent une stratégie de communication adaptée aux enjeux du XXIe siècle, notamment sur les réseaux sociaux. Elle propose d’élargir le cercle des intervenants en sollicitant les professionnels de santé, dépositaires d’une confiance particulière auprès du public. Gilles Brachotte, quant à lui, plaide pour l’utilisation de tactiques similaires à celles employées par les acteurs de la désinformation, y compris le recours aux robots, afin de mener une lutte plus équitable.

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