Le nouveau film de Grant Gee plonge au cœur du silence créatif qui a frappé le légendaire pianiste de jazz Bill Evans, explorant les sacrifices personnels et les ombres qui ont jalonné son existence. Une œuvre contemplative, en noir et blanc envoûtant, qui interroge le prix à payer pour une vocation artistique absolue.
L’histoire se concentre sur une période particulièrement sombre pour Evans, suite à la mort tragique de son ami et contrebassiste Scott LaFaro dans un accident de voiture, alors qu’il n’avait que 25 ans. Ce deuil fulgurant le plonge dans une incapacité à jouer, une « intermission » forcée qui pourrait bien s’avérer dévastatrice. Le film, adapté du roman Intermission d’Owen Martell (2013), ne cherche pas à reconstituer une biographie exhaustive, mais à sonder les profondeurs de cette impasse créative.
Anders Danielsen Lie incarne Bill Evans avec une fragilité saisissante. Son personnage, émacié et distant, est constamment sur le point de disparaître dans la fumée de sa cigarette. Il est également aux prises avec une dépendance à l’héroïne, une spirale infernale partagée avec sa compagne, Ellaine Schultz (interprétée par Valerie Kane). Leur relation, marquée par la souffrance et la co-dépendance, est au cœur du récit.
Inquiet pour son frère, Harry (Barry Ward) tente de l’aider, l’invitant à s’installer avec lui, sa femme et sa fille. Mais la présence de Bill s’avère trop perturbante pour son propre équilibre mental. Il l’envoie alors se reposer en Floride, chez leurs parents âgés, où la lumière crue du soleil contraste violemment avec l’atmosphère sombre de New York.
La mère de Bill, Mary, est interprétée par Laurie Metcalf, tandis que Bill Pullman livre une performance remarquable dans le rôle du père, un homme jovial et bourru, fier du succès de son fils mais aussi nostalgique d’une vie qu’il n’a pas osée mener. Au volant de sa voiture, il se livre à des monologues sur l’évolution de la société américaine : « Regardez Kennedy. Les Irlandais prennent le pouvoir. Mais jamais les Gallois. C’est parce que nous n’avons jamais souffert. C’est notre punition. »
Le film suggère subtilement que l’envie ronge également Harry et peut-être même le père. Harry, musicien amateur et professeur de musique, est rongé par le sentiment d’infériorité face à son frère. Il excelle au golf, un passe-temps partagé avec son père, mais cela ne suffit pas à combler son mal-être.
De retour à New York, Bill Evans est confronté aux mêmes difficultés qu’avant : l’incapacité à construire des relations saines et durables. Valerie Kane dépeint avec justesse la douleur d’Ellaine, blessée par l’indifférence et l’éloignement de son compagnon. Grant Gee parvient à créer une atmosphère immersive, capturant l’essence du monde intérieur tourmenté du pianiste.
Le film, tourné en noir et blanc contrasté, ponctué de séquences en couleurs vives évoquant les années 1973, 1979 et 1980, a été présenté au festival de Berlin. Ces flashforwards préfigurent d’autres décès, dont celui d’Evans lui-même, et soulignent le lien tragique qui unit toutes ces pertes à sa vie musicale.