Publié le 2024-02-29 14:45:00. Des chercheurs explorent une nouvelle approche de l’immunothérapie contre le cancer, en exploitant la mémoire immunitaire acquise lors d’infections virales passées, comme celle de la varicelle, pour mieux cibler les cellules tumorales.
- Une nouvelle étude révèle qu’il est possible de « décorer » les cellules cancéreuses avec des antigènes viraux, les rendant ainsi plus visibles pour le système immunitaire.
- Cette stratégie utilise une molécule, PBAP, qui agit comme un pont entre une protéine présente sur les cellules tumorales (PD-L1) et un antigène viral connu (glycoprotéine E du virus varicelle-zona).
- L’approche pourrait permettre de réutiliser l’immunité préexistante de la population, rendant l’immunothérapie plus efficace et potentiellement moins coûteuse.
Pendant longtemps, la lutte contre le cancer s’est concentrée sur la compréhension de la manière dont les virus pouvaient provoquer des tumeurs. Des virus comme le papillomavirus humain (HPV) sont bien connus pour être à l’origine de la plupart des cancers du col de l’utérus, tandis que le virus Epstein-Barr est associé à certains lymphomes et les hépatites B et C augmentent le risque de cancer du foie. Mais la relation entre virus et cancer est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Des recherches récentes montrent que certains virus pourraient en réalité aider à combattre la maladie.
Cette découverte a conduit au développement de virus oncolytiques, conçus pour infecter et détruire spécifiquement les cellules cancéreuses, ainsi que de thérapies exploitant la mémoire immunitaire de notre organisme. Le système immunitaire, en effet, ne se laisse pas facilement duper. Après une infection ou une vaccination, il conserve une importante réserve d’anticorps et de cellules immunitaires prêtes à réagir rapidement en cas de nouvelle rencontre avec l’agent pathogène. Cette mémoire est un outil puissant, et des scientifiques se demandent désormais s’il est possible de la détourner pour cibler le cancer.
Une nouvelle étude, publiée dans la revue Advanced Science, propose une solution innovante. Les chercheurs se basent sur un phénomène clinique bien établi : de nombreuses cellules tumorales surexpriment une protéine appelée PD-L1. Cette molécule agit comme un véritable « frein » pour le système immunitaire. En se liant à son récepteur sur les cellules T, elle les empêche d’exercer leurs fonctions de défense.
Ce mécanisme permet à certaines tumeurs de passer inaperçues pour le système immunitaire. C’est pourquoi les médicaments qui bloquent PD-L1 ou son récepteur PD-1 ont révolutionné l’oncologie au cours de la dernière décennie. Cependant, leur efficacité n’est pas toujours optimale, et les réponses observées peuvent être insuffisantes ou de courte durée.
L’équipe du professeur Fan Zou, de l’Université de technologie avancée de Shenzhen, a donc choisi une approche différente. Au lieu de simplement bloquer PD-L1, ils ont conçu une molécule capable de l’utiliser comme point d’ancrage. Cette molécule, baptisée PBAP (pour « présentateur d’antigène lié à PD-L1 »), fonctionne comme un pont moléculaire. D’un côté, elle contient un fragment capable de se lier spécifiquement à la PD-L1 présente à la surface des cellules tumorales. De l’autre, elle incorpore un antigène viral très immunogène : la glycoprotéine E du virus varicelle-zona, responsable de la varicelle et du zona.
L’idée est particulièrement astucieuse, car la plupart des adultes ont déjà été infectés par le virus varicelle-zona ou ont été vaccinés, ce qui signifie qu’ils possèdent des niveaux élevés d’anticorps contre cette glycoprotéine virale, connue sous le nom de gE. Lorsque le PBAP se lie à la PD-L1 de la tumeur, il « marque » la cellule cancéreuse d’une signature virale reconnaissable. Pour le système immunitaire, c’est comme si la tumeur agitait un drapeau rouge.
Les expériences menées sur des cultures cellulaires et des modèles murins ont confirmé cette hypothèse. Les anticorps anti-gE déjà présents dans l’organisme ont reconnu les cellules tumorales ainsi marquées, s’y sont fixés et ont activé d’autres cellules du système immunitaire, comme les cellules NK, spécialisées dans la destruction des cellules anormales. Ainsi, la mémoire antivirale, acquise au fil des années, est devenue une arme de précision contre le cancer.
Ce concept est révolutionnaire car il ne repose pas sur la nécessité de générer une nouvelle réponse immunitaire à partir de zéro, un processus souvent long, coûteux et variable d’un patient à l’autre. Il s’agit plutôt de réutiliser une immunité préexistante, largement répandue dans la population grâce aux infections naturelles ou à la vaccination. On pourrait parler de recyclage immunologique.
L’équipe de Zou est allée encore plus loin en démontrant que cette stratégie ne se limite pas aux antigènes viraux. Ils ont conçu une variante, PBAP-HER2, qui permet de rediriger les thérapies ciblant HER2 vers des tumeurs qui n’expriment pas HER2 mais qui expriment PD-L1. Cela ouvre la voie à l’extension du champ d’application des médicaments existants, en particulier dans le traitement des tumeurs difficiles à cibler en raison de l’absence de cibles thérapeutiques claires.
Selon Fan Zou, cette approche pourrait représenter une voie plus sûre et potentiellement plus économique vers l’immunothérapie oncologique, en exploitant les mécanismes immunitaires naturels plutôt qu’en essayant de construire de nouvelles réponses.
« Bien entendu, les résultats ont été obtenus dans des modèles précliniques et il reste encore un long chemin à parcourir avant que son efficacité et sa sécurité soient prouvées chez l’homme. »
Fan Zou, professeur à l’Université de technologie avancée de Shenzhen
Cependant, le principe proposé est prometteur : faire de la mémoire de nos anciennes infections un allié dans la lutte contre l’un des plus grands défis médicaux contemporains.
Pendant des décennies, les virus ont été considérés comme des ennemis. Puis, on a découvert qu’ils pouvaient devenir des outils thérapeutiques. Aujourd’hui, la frontière se déplace encore un peu plus : il ne s’agit plus seulement d’utiliser les virus, mais d’utiliser la mémoire que le système immunitaire en conserve. Si cette stratégie s’avère efficace, notre passé immunitaire pourrait devenir un élément actif de notre traitement contre le cancer. Et cela, plus qu’une simple métaphore, représente une nouvelle façon de concevoir l’immunothérapie.